Faut-il pérenniser le télétravail ? Oui, mais avec des règles

Faut-il pérenniser le télétravail ? Oui, mais avec des règles©Loic VENANCE / AFP

publié le samedi 20 juin 2020 à 15h00

Quatre salariés sur dix passés en télétravail avec le confinement ne l'avaient jamais expérimenté. Beaucoup en sont satisfaits, mais d'autres en pointent les inconvénients : solitude, amplitude horaire plus large...

Les spécialistes et les DRH soulignent la nécessiter d'encadrer cette nouvelle organisation. 

Près d'un tiers des salariés et des entreprises pratiquaient le télétravail fin 2019. Ils sont passés à 41% en mai 2020, souligne Anne-Sophie Godon-Rensonnet, directrice de l'innovation à Malakoff Humanis, dans son baromètre annuel consacré au sujet.

8.600 salariés interrogés

Parmi ces télétravailleurs, "4 sur 10 sont des nouveaux télétravailleurs", passés des locaux de leur entreprise à cinq jours sur cinq à domicile : "plus de femmes, de professions intermédiaires, de non-manageurs et de plus petites entreprises", a indiqué cette professionnelle lors d'une visioconférence organisée cette semaine par l'Agence nationale de l'amélioration des conditions de travail (Anact), dans le cadre de la semaine de la qualité de vie au travail.




Avant, les habitués du télétravail, "surtout des cadres et manageurs de grandes entreprises d'Île-de-France (un salarié sur deux) avec des temps de transport importants", le pratiquaient en moyenne six jours par mois, souligne-t-elle. L'Anact, qui a mené sa propre enquête auprès de "plus de 8.600" salariés et agents publics, confirme que "47% d'entre eux n'avaient jamais télétravaillé". 

Bénéfices

Pourtant, malgré son expérimentation brutale et forcée, et des conditions de télétravail très inégales, ce dernier est "plébiscité", selon les personnes interrogées, qui en soulignent d'abord les "bénéfices". Les "difficultés", "connues" et "parfois exacerbées pendant la crise" demeurent, mais "elles n'ont pas été plus importantes qu'en temps normal". 

Selon Malakoff Humanis, salariés comme dirigeants d'entreprise estiment que le télétravail permet "un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle" (89% des salariés et 93% des dirigeants), plus d'autonomie pour 88% des salariés interrogés, et "plus d'efficacité", selon "neuf salariés sur dix et sept dirigeants sur dix". 

Ceux qui l'ont testé veulent l'adopter 

Ils s'accordent aussi sur le fait qu'il est "bénéfique à la santé" (76% des salariés, 71% des dirigeants), génère moins de fatigue (86% des salariés, 78% des dirigeants). Il aurait permis à 79% des salariés interrogés de faire des économies, sans compter un impact positif sur l'environnement.

84% des personnes interrogées par Malakoff Humanis souhaitent d'ailleurs poursuivre le télétravail, dont 40% "de manière occasionnelle ou ponctuelle" et 44% "de manière régulière". Un constat confirmé par l'Anact, qui parle de "88%" de travailleurs adeptes de l'expérience et qui veulent continuer.

Dépression et épuisement 

Ce qui n'est pas sans "écueils", met en garde Christophe Nguyen, psychologue du travail et président co-fondateur du cabinet Empreinte Humaine, qui a réalisé trois enquêtes sur la "détresse psychologique" des travailleurs pendant le confinement. Difficulté à séparer les temps et espaces de vie, échanges compliqués et tensions entre collaborateurs, difficultés techniques, charge de travail accrue, addiction au travail, difficultés d'organisation... Le télétravail a pu créer de la "détresse" (dépression, épuisement) dans un contexte "anxiogène", explique-t-il.

"30% des télétravailleurs évoquent l'incertitude et la crainte de perdre leur emploi, 44% ont peur de l'échec et se sentent moins productifs et frustrés. Ils déplorent un travail hâché et l'infobésité" (excès d'information), dans un "cadre de fonctionnement de travail dégradé". 60% considèrent aussi qu'ils font "plus de réunions avec des amplitudes horaires plus longues", assure Christophe Nguyen.

"Le tout numérique ne sera pas suffisant" 

Certains télétravailleurs (27%) voient le télétravail comme "une contrainte en tant que telle", dont "72% sont en détresse psychologique". "39% des télétravailleurs" se sentent isolés et "53% veulent plus de règles de fonctionnement, ce qui est un vrai enjeu d'encadrement", souligne-t-il. 

Faute de "nouvelles pratiques managériales adaptées", ce psychologue craint une recrudescence des risques psychosociaux et parle même "d'e-taylorisation". En effet, explique-t-il, "54% des salariés évoquent un travail répétitif, des tâches rébarbatives". "50% ne s'estiment pas consultés pour le travail qui les impacte directement", relève Christophe Nguyen. "Le télétravail peut favoriser la créativité mais le sens de ce qu'on fait et le lien ne peuvent se faire qu'avec d'autres", conclut-il, "convaincu qu'il faut une dose de télétravail mais que le tout numérique ne sera pas suffisant".  

"On ne pourra pas revenir en arrière"

De leur côté, les DRH souhaitent voir pérennisé le travail à distance, selon un sondage réalisé par l'Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) et le cabinet de conseil BCG. En matière de télétravail, "on est passé sur l'autre rive et on ne pourra pas revenir en arrière", estime Audrey Richard, présidente de l'ANDRH. Selon le sondage, 85% des DRH jugent souhaitable le développement pérenne du télétravail dans leur entreprise. Toutefois, ils ne plébiscitent pas le télétravail à 100%. 

Réduire l'empreinte carbone et le parc immobilier, des avantages pour l'entreprise

Une majorité d'entre eux préfère au contraire un "modèle hybride". Ainsi, "60% envisagent d'avoir plus d'un quart de leurs salariés en télétravail avec une moyenne de deux jours par semaine", souligne le sondage. "Seules 10% des entreprises envisagent un modèle où plus de 75% des salariés travailleraient plus d'un jour par semaine en télétravail", précisent les auteurs. 

Si 93% des DRH considèrent eux aussi que le recours au télétravail permet de mieux répondre aux attentes des collaborateurs en termes de bien-être, de temps de transport ou d'équilibre, et d'accroître l'attractivité de leur entreprise, ils en attendent aussi plusieurs bénéfices : une productivité en hausse (pour 64% d'entre eux), une réduction de l'empreinte carbone de l'entreprise (61%) et pour un tiers, des gains immobiliers potentiels. 

Attention à la fracture entre "cols bleus et cols blancs" 

Huit DRH sur dix identifient également des risques concernant le sentiment d'appartenance et la cohésion entre salariés en présentiel et salariés en télétravail. "Il ne faudrait pas qu'apparaisse une nouvelle fracture entre les cols bleus et les cols blancs", met en garde Benoît Serre, vice-président de l'ANDRH, qui souligne le "besoin d'équité et de cohérence dans l'entreprise".

Le sondage pointe enfin le besoin de refonte des pratiques managériales (pour 93% des interrogés), le manager étant appelé à donner plus de sens au travail, à motiver et à fixer des objectifs clairs à ses équipes. 

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