Face au crack, un quartier de Paris en pleine "urgence humanitaire"

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Ousmane (prénom d'emprunt), addict au crack, allume sa pipe artisanale place Stalingrad à Paris, le 2 décembre 2020
Ousmane (prénom d'emprunt), addict au crack, allume sa pipe artisanale place Stalingrad à Paris, le 2 décembre 2020
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© AFP, JOEL SAGET

publié le samedi 10 juillet 2021 à 10h36

Plusieurs centaines de personnes agglutinées sur un bout de trottoir, qui fument du crack entre violences, détritus et effluves d'urine: à Paris, la fermeture des jardins d'Eole aux toxicomanes, sans solution alternative, n'a fait qu'aggraver une situation déjà inhumaine.

Face à l'entrée nord du parc désormais barricadée, les consommateurs s'entassent dans le dénuement le plus total. De leur propre aveu, comme de celui des riverains ulcérés par les désaccords politiques qui ont engendré cette situation, "c'est pire qu'avant".

"C'est encore plus le bordel, on est tous collés, il y a plus de bagarres", confie Jack* à l'AFP, entre deux bouffées de crack, dans ce quartier du nord de la capitale.

Allongé à même le sol, le quinquagénaire observe la rancœur contre les habitants monter parmi ses congénères. "A quoi ça a servi toutes leurs manifestations si c'est pour en arriver là ? On est sur le trottoir, on nous photographie en train de fumer. Alors forcément certains s'énervent et il y a des agressions."

"C'est catastrophique", confirme Kamel, un riverain qui souhaite rester anonyme, après avoir été menacé de mort par des dealeurs. "La mairie a sorti les toxicomanes du parc comme on le voulait, mais pour les mettre encore plus près des habitations, ça démultiplie les tensions."

Lors des manifestations hebdomadaires, les pancartes dénoncent désormais une "urgence humanitaire". Beaucoup se désespèrent de cette situation "indigne d'un Etat de droit" et de l'attitude des pouvoirs publics, incapables de s'entendre. 

"Les riverains sont sacrifiés dans le bras de fer entre mairie et gouvernement", enrage Kamel, qui se demande "si le gouvernement refuse de coopérer pour gêner les ambitions présidentielles d'Anne Hidalgo".

Mercredi, un Conseil de Paris tendu a illustré l'impasse dans laquelle se trouve la capitale, malgré le plan crack mené conjointement par la ville et divers services de l'Etat depuis 2019, qui permet d'héberger plus de 400 usagers précaires.

Si la concentration des toxicomanes à Eole depuis mi-mai a allégé les nuisances dans le quartier voisin de Stalingrad, Anne Hidalgo refuse de déplacer encore temporairement le problème à la lisière d'Aubervilliers, comme le propose la préfecture de police.

- Passage en force -

La maire martèle sa volonté d'ouvrir plusieurs espaces d'accueil des toxicomanes leur permettant d'inhaler du crack, dans Paris - quatre ou cinq, selon plusieurs élus de sa majorité - mais aussi en banlieue. Elle compte pour cela sur le soutien du ministère de la Santé, qui juge "positif" le bilan des salles de consommations à moindre risque (SCMR) expérimentées à Paris et Strasbourg depuis 2016, et souhaite modifier la loi pour développer ce genre de structures.

En face, le préfet de police Didier Lallement a rappelé l'opposition du ministère de l'Intérieur à la création de nouvelles "salles où on se drogue", tandis que la droite parisienne réclamait "l'hospitalisation obligatoire" des toxicomanes.

Sans attendre l'arbitrage du Premier ministre, Mme Hidalgo a annoncé l'ouverture "dès cet été" d'un "premier lieu de prise en charge spécialisé du crack à Paris". Une tentative de passage en force que les professionnels du soin observent avec circonspection. 

"Un seul lieu de consommation ne peut pas accueillir plusieurs centaines de personnes par jour avec une prise en charge sérieuse", estime Abdou Ndiaye, directeur adjoint de l'organisation Charonne-Oppelia, qui chapeaute plusieurs centres pour toxicomanes sur Paris. "Nous réclamons plusieurs ouvertures simultanées depuis très longtemps."

Or, seule, la ville semble incapable de financer un réseau comprenant plusieurs structures: fin 2020, les services de l'Etat assumaient 80% des dépenses du plan crack, selon des chiffres obtenus par l'AFP en décembre.

Devant le parc, Matthieu ne sait plus à quel saint se vouer. Cet ingénieur vit dans la peur et redoute "un drame". Depuis mi-mai, une octogénaire et une enfant de deux ans ont été agressées par des toxicomanes. Les "crackeurs" ont eux été visés deux fois par des tirs de mortiers d'artifice ces derniers jours.

"On a vraiment besoin d'être soulagés en urgence, alors avoir une salle dès cet été, ce serait déjà pas mal", souffle le quadragénaire, qui souhaite rester anonyme. 

Désespéré, il se raccroche aussi à une possible évacuation par la police. Car mercredi, le préfet Lallement a estimé que "la présence devant le jardin de ces toxicomanes (...) ne peut pas durer au-delà de quelques jours". Une petite phrase qui n'est pas passé inaperçue chez les riverains.

*Prénom modifié

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