En Nouvelle-Calédonie, le défi de la fracture sociale

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Lolesio Pagatele dans son potager près de l'usine métallurgique de la société Le Nickel, le 23 novembre 2021 à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie
Lolesio Pagatele dans son potager près de l'usine métallurgique de la société Le Nickel, le 23 novembre 2021 à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie
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© AFP, Theo Rouby

publié le mercredi 01 décembre 2021 à 13h51

"C'est trop cher au magasin. Grâce au champ, on fait des économies et on partage avec la famille", explique fièrement Lolesio Pagatele qui, en pleine ville, cultive à Nouméa un véritable garde-manger.

Avec sa compagne Loviana Lagikula et leurs trois garçons, il vient plusieurs fois par semaine entretenir ses plantations, qui permettent de diminuer leurs achats alors que, selon l'UFC-Que Choisir, le panier moyen est deux fois plus cher en Nouvelle-Calédonie qu'en Métropole.

Sur une parcelle escarpée qu'il a totalement défrichée à la barre à mine avec ses fils, ce Calédonien originaire de l'archipel voisin de Wallis et Futuna récolte bananes, ignames, taros, papayes, cannes à sucre et même tabac.

"C'est un terrain qui doit appartenir à la mairie ou au domaine mais personne n'est jamais venu nous embêter", raconte cet employé d'une boulangerie, en haut de "son champ urbain" qui offre une vue imprenable sur l'usine métallurgique de la Société Le Nickel, à l'entrée de la capitale.

En 2019, Nouméa avait intégré le top 20 des villes les plus chères du monde aux côtés de Hong-Kong, Singapour ou Paris, selon un cabinet de conseil du groupe The Economist, qui avait lié ces prix élevés "au manque de concurrence, en particulier dans le commerce de gros et de détail", aux mains d'une poignée de conglomérats familiaux.

"On s'offre rarement de la viande, plutôt du poulet congelé importé et des saucisses et on ne voyage jamais", témoigne la mère de famille, manager au Mac Do. "Une fois, le loyer payé il me reste 120.000 CFP (1.000 euros). On y arrive mais on fait toujours attention".

Au 13e étage de l'une des 15 tours de la cité de Magenta, Caroline Kainda a transformé son minuscule balcon en potager, pour elle aussi limiter au strict minimum ses achats au Leader Price: de l'huile, du sucre, du riz et du café.

"Je suis employée de maison, j'arrive à gagner 50.000 CFP (416 euros) par mois à 1.100 CFP (9 euros) de l'heure", confie cette mère de famille kanak, en robe mission "cousue maison".

A l'approche du troisième référendum sur l'indépendance du 12 décembre, elle avoue être plus préoccupée par la gestion de sa vie quotidienne que par l'avenir institutionnel de l'archipel.

"C'est pas la politique qui va aller chercher mon pain ou m'abriter sur la route quand il pleut! Moi, je travaille chez des Européens, c'est eux qui me font gagner des sous", lâche cette femme menue au verbe franc.

- Fracture ethnique -

A 18.000 kilomètres de Paris, la Nouvelle-Calédonie, est l'un des territoires les plus inégalitaires du pays.

Malgré des évolutions depuis les années 2000 (création d'allocations familiales de solidarité, allocation logement, minimum vieillesse, allocation handicapé), les minimas sociaux restent inférieurs à ceux de la Métropole.

Selon l'enquête du budget des familles 2019-2020 de l'ISEE (Institut de la statistique et des études économiques), les 20% de la population les plus aisés de Nouvelle-Calédonie perçoivent un revenu 8,4 fois supérieur aux 20% les plus modestes. En Métropole, ce ratio est de 4,4.

Environ 50.000 personnes (270.000 habitants) vivent sous le seuil de pauvreté (86.100 CFP par mois - 717 euros), tandis que le territoire serait l'un des endroits au monde où on compte le plus de Porsche Cayenne par habitant.

Une fracture sociale qui est aussi une facture ethnique, puisque la population pauvre est à 71% kanak. 

Dans sa déclaration de politique générale le 25 novembre dernier, le président indépendantiste du gouvernement collégial, Louis Mapou, a déclaré "Grande cause du gouvernement", la lutte contre les inégalités.

"Chaque action engagée, quel que soit le domaine, devra contribuer à leur réduction", a-t-il déclaré, alors que la crise sanitaire a encore aggravé ces différences.

Favorable à une hausse du salaire minimum, (environ 30% inférieur à celui de la Métropole), le chef de l'exécutif a plaidé pour "une meilleure répartition des fruits de la croissance entre le capital, les salaires et le consommateur calédonien", et a promis une réforme de la fiscalité, en panne depuis des années. 

"La réforme fiscale sera le nouveau rééquilibrage", avait d'ailleurs déclaré le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, lors de sa dernière visite sur le Caillou en octobre, exhortant les élus locaux à s'attaquer aux inégalités. 

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