Edouard Philippe, le soldat inconnu qui s'était fait un nom

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Le nouveau Premier ministre Edouard Philippe arrive à l'Hôtel Matignon pour la passation avec son prédécesseur Bernard Cazeneuve, le 15 mai 2017 à Paris
Le nouveau Premier ministre Edouard Philippe arrive à l'Hôtel Matignon pour la passation avec son prédécesseur Bernard Cazeneuve, le 15 mai 2017 à Paris
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© AFP, joel SAGET

, publié le vendredi 03 juillet 2020 à 19h10

Miraculé de la droite modérée propulsé sans notoriété ni expérience à Matignon, Edouard Philippe y a imposé sa marque sobre au fil des crises, agaçant les uns ou rassurant les autres par son profil de gestionnaire, devenu avec le temps cardinal dans la majorité.

Nommé le 15 mai 2017 Premier ministre d'un président qu'il n'avait rencontré que "trois fois avant le premier tour" de l'élection, M. Philippe, alors âgé de 46 ans, avait décrit avec humour la "peur panique" qui s'était emparée de lui les jours précédant son arrivée à la tête du gouvernement, lui qui n'avait jamais exercé de responsabilité de premier plan.

Tout juste les Français avaient-ils peut-être aperçu la silhouette longiligne du maire du Havre parcourir les plateaux télé en soutien acharné de son mentor Alain Juppé lors de la primaire de la droite en 2016. 

En ce début d'été 2020, c'est en Premier ministre populaire qu'il quitte Matignon, nimbé de ce que son successeur Jean Castex a décrit, lors de la passation de pouvoir vendredi, comme un "style Edouard Philippe" incluant, entre autres, "l'élégance dans tous les sens de ce terme".

Retour en arrière: alors qu'il était décidé à ne pas se représenter comme député en 2017 après avoir vu sa famille politique imploser dans l'affaire Fillon, il est extrait des décombres de la droite par  un Emmanuel Macron à peine élu, et désireux d'envoyer un signal au centre-droit après avoir siphonné la social-démocratie.

De ce pari osé, M. Philippe affirmera tirer une inébranlable loyauté et revendiquera une lecture sage de la répartition des tâches au sommet du couple exécutif. 

Entouré d'une garde rapprochée juppéiste, il sera un "chef d'orchestre" chargé de faire "jouer ensemble" ses ministres.

Dans l'ombre d'une présidence jupitérienne, il reconnaît au début qu'il est "difficile de se faire un nom quand on a deux prénoms". Et puis, "Edouard n'est pas quelqu'un qui s'épanche", glisse un ami, observant que rien ne fuite jamais de ses entrevues avec M. Macron.

- "Libéral assumé" -

Cet arrière-petit-fils de docker et fils d'enseignants, qui "aime l'Etat presque comme on aime un objet" (dixit un proche) et s'empiffre de bonbons à la première occasion, se dévoilera par touches, glissant ici une référence à Bob Dylan et là à Léonard Cohen, citant Alexandre Dumas, des vers de Cyrano de Bergerac ("On n'abdique pas l'honneur d'être une cible") ou devisant avec Jean-Luc Mélenchon de la "virtus" romaine. 

"Edouard Philippe est un homme élégant, d'un côtoiement agréable, un libéral assumé et qui le dit clairement", complimente le leader des Insoumis,  qui, il y a bien longtemps, avait accueilli dans son bureau de sénateur M. Philippe pour ses révisions de l'ENA.

Cette constance sera autant sa force que sa faiblesse. "Edouard Philippe est quelqu'un de droit, qui dit les choses", convient ainsi un leader syndical, avant de fustiger son "obsession budgétaire".

"Trop raide", "trop techno", voire "arrogant"... Ces critiques colleront à la peau du conseiller d'Etat, avivées par certaines décisions contestées. A commencer par le maintien de la taxe carbone à l'automne 2018, qui précipitera la crise des gilets jaunes.

Cet amateur de boxe, aux pointes d'ironie cinglantes, encaissera sans broncher les coups autour de sa première mesure-phare (limiter la vitesse sur certaines routes à 80 km/h), puis lors de démissions fracassantes au sein de son gouvernement (Nicolas Hulot, Gérard Collomb).  

Il appliquera aussi soigneusement un programme présidentiel qu'il n'avait pas conçu. Réforme du code du Travail, de l'impôt sur la fortune, de la SNCF, évacuation de Notre-Dame-des-Landes jusqu'à la refonte bon an mal an du système des retraites, suspendue par l'épidémie de coronavirus.

- "Rassurant" -

Mis parfois publiquement sous pression par Emmanuel Macron, M. Philippe s'exécute. Et voit au final sa cote de popularité s'envoler pour sa mise en oeuvre du déconfinement.

"Les gens ont eu envie de ce côté plus gestionnaire, plus rassurant", analyse un ministre.

Mais c'est aussi durant cette crise que les bruits de friction entre MM. Macron et Philippe se sont intensifiés, entretenus par des entourages agacés de l'influence croissante du Premier ministre.

Car Edouard Philippe, qui a toujours refusé d'adhérer à La République en marche, s'est affirmé comme une pièce centrale de la majorité, capable d'ancrer sur son nom un électorat de droite devenu au fil du temps crucial, comme en témoignent les Européennes de 2019. 

Renforcé par son succès aux municipales au Havre, quand LREM subissait ailleurs une lourde défaite, M. Philippe était-il soudainement devenu trop encombrant ? Accusé d'assécher la radicalité réformatrice de M. Macron, empêchait-il le président de se "réinventer", comme le susurrent ses détracteurs ? Et puis comment incarner un virage écologiste avec cet ancien lobbyiste d'Areva ?

Avec Emmanuel Macron, "ils ont des différences d'histoires, d'identités, parfois politiques", convient un proche de M. Philippe. "Aujourd'hui on ne voit que ça: les gens disent que cette différence est source de rupture. Mais pendant trois ans cette différence a été plutôt source de complémentarité", souligne-t-il, amer.

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