Dupond-Moretti choisit une avocate pour diriger l'École de la magistrature

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Eliane Houlette en janvier 2016 à Unterschleissheim, près de Munich, en Allemagne
Eliane Houlette en janvier 2016 à Unterschleissheim, près de Munich, en Allemagne
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© AFP, LUKAS BARTH

, publié le lundi 21 septembre 2020 à 22h06

Contre la "culture de l'entre-soi" et sur fond de tensions avec les magistrats, le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti a annoncé lundi avoir choisi une avocate pénaliste pour diriger l'école nationale de la magistrature.

Lors d'une conférence de presse à la Chancellerie, celui qui a longtemps prôné la suppression de cette école a annoncé avoir proposé au président de la République le nom de Nathalie Roret, avocate pénaliste et vice-bâtonnière du barreau de Paris. Ce sera la première fois que l'ENM sera dirigée par une non-magistrate depuis sa création en 1958.

Cette annonce intervient alors que les relations avec les magistrats sont tendues : vendredi, le garde des Sceaux a demandé l'ouverture d'une enquête administrative contre trois magistrats du parquet national financier (PNF), après un rapport de l'Inspection générale de la justice (IGJ) qui a relevé des dysfonctionnements  de procédure dans une enquête sur la "taupe" de Nicolas Sarkozy dans l'affaire des "écoutes".

"Une attaque inédite" de l'institution judiciaire, avaient dénoncé les deux principaux syndicats de la magistrature.

Depuis sa prise de fonction il y a deux mois, a dit le ministre à la Chancellerie lundi, M. Dupond-Moretti a certes constaté "l'enthousiasme de la majorité des magistrats", mais aussi "la force d'inertie de certains, la frilosité à moderniser l'institution et les dérives d'une culture de l'entre-soi". 

"J'ai dit lors de mon installation à la Chancellerie que je n'aurai pas le temps d'opérer une refonte totale, mais je ne renonce certainement pas à ouvrir davantage cette école".

"L'ouverture, c'est d'abord rompre avec des traditions surannées, c'est rompre avec la tentation du vase clos et de l'entre-soi", a-t-il affirmé, sans entrer dans les détails des "grandes orientations" qu'il souhaitait pour l'école formant chaque année environ 350 magistrats.

"Rien ne sera fait sans un dialogue indispensable et constructif" à l'ENM, a-t-il insisté.

Dans un communiqué, l'ENM a pris "acte de l'annonce", rappelant "à cette occasion" les progrès de l'école en terme d'ouverture. "Le recrutement s'est profondément diversifié", les auditeurs qui passent "70% de leur temps de formation" en stage entretiennent "au quotidien" des échanges avec le monde de la justice dans son ensemble, souligne l'ENM.

- "Deuxième salve" -

Nathalie Roret s'est dans un tweet dite honorée de cette "mission majeure" qui "permettra de renforcer le lien entre avocats et magistrats".

Chez les magistrats, les conférences des premiers présidents et procureurs généraux se sont réjouies dans un communiqué "de la nomination d'une femme", de surcroît "expérimentée", à ce poste. Mais elles se sont également "inquiétées" des "propos inutilement polémiques du Garde des Sceaux sur la prétendue +culture de l'entre soi+ (...) ou des +traditions surannées+, des mots "qui divisent et stigmatisent au lieu de réunir et de construire".

Alors avocat, M. Dupond-Moretti avait plaidé dans un livre en 2018 pour la suppression de l'ENM pour la remplacer par une école de formation commune aux magistrats et avocats, la jugeant "incapable" de former correctement les futurs magistrats. Elle "encaste les jeunes gens dans un moule dont ils ne sortiront jamais".

Des propos mal digérés par les magistrats - l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire) avait qualifié sa nomination à Chancellerie de "déclaration de guerre".

"Un avocat pénaliste qui devient garde des Sceaux et nomme une avocate pénaliste... On nous accuse de corporatisme, j'ai envie de répondre +pareil+", a grincé Cécile Mamelin de l'USM en réaction à l'annonce d'Eric Dupond-Moretti lundi. 

La décision est "inédite" mais reste "symbolique" et les magistrats "n'y sont pas fermés", a pour sa part réagi Nils Monsarrat, secrétaire national du Syndicat de la magistrature (SM, classé à gauche), s'attardant plutôt sur le "timing" de l'annonce, quelques jours après l'annonce de l'enquête administrative visant des magistrats.

"C'est une deuxième salve, encore une fois un signe de défiance envers nous", abonde Cécile Mamelin.

Éric Dupond-Moretti s'était attiré les foudres de la magistrature vendredi en annonçant l'ouverture de cette enquête administrative, qui vise notamment l'ancienne cheffe du PNF Éliane Houlette. L'inspection avait été saisie par l'ancienne garde des Sceaux Nicole Belloubet après des révélations sur l'ampleur d'investigations menées par le PNF pour tenter d'identifier qui avait pu informer Nicolas Sarkozy et son avocat qu'ils étaient sur écoute.

Les relevés téléphoniques de plusieurs ténors du barreau dont M. Dupond-Moretti avaient été épluchés. Il avait déposé une plainte avant de la retirer une fois nommé garde des Sceaux en juillet - un conflit d'intérêt majeur, selon les syndicats de magistrats.

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