Dieppe-Newhaven, un lien historique à l'épreuve du Brexit

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Le ferry Newhaven-Dieppe à son arrivée au petit matin à Newhaven dans le sud de l'Angleterre, le 4 octobre 2018
Le ferry Newhaven-Dieppe à son arrivée au petit matin à Newhaven dans le sud de l'Angleterre, le 4 octobre 2018
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© AFP, GLYN KIRK

AFP, publié le lundi 15 octobre 2018 à 19h11

Des falaises anglaises des Seven Sisters à leurs jumelles françaises de la côte d'Albâtre il n'y a qu'un pas, facilement franchi en ferry. Un lien historique que de chaque côté de la Manche l'on souhaite préserver après le Brexit.

Deux fois par jour, trois en été, le ferry parti de Dieppe déverse jusqu'à 140 voitures, 40 camions et 600 passagers dans le petit port de pêche de Newhaven, 12.000 âmes.

Parmi eux, des touristes curieux de découvrir Londres, à seulement 1h15 de train, ou la campagne anglaise. 

Il y a aussi des habitués comme Peter Baker, 63 ans. Ce retraité vit à Plumpton, à 18 kilomètres de Newhaven, et emprunte le ferry environ une fois par mois pour se rendre dans sa résidence secondaire à Bacqueville-en-Caux, à une vingtaine de kilomètres de Dieppe.

"Comme beaucoup d'Anglais nous adorons la France et faisons des allers-retours de temps en temps", raconte-t-il. "C'est une excellente ligne et nous craignons pour son avenir", ajoute ce membre de l'association d'usagers franco-britannique TUG-Horizon. Issue en 2006 de la fusion des associations britannique TUG (Trans-Manche User Group) et française Horizon, elle défend ardemment la ligne.

Subventionnée à hauteur de 25 millions d'euros par an par le conseil départemental de Seine-Maritime, la ligne Dieppe/Newhaven "a bien failli disparaître à la fin du XXe siècle", selon TUG-Horizon. La délégation de service public a été renouvelée pour cinq ans le 1er janvier 2017.

Jean-Christophe Lemaire, vice-président du Syndicat mixte du port de Dieppe et conseiller départemental divers droite, se veut rassurant: le Brexit ne menace "clairement pas" la ligne.

Toutefois, "tout le monde est inquiet" sur le sort du fret, face aux contrôles douaniers et sanitaires susceptibles de ralentir le trafic, concède l'élu. "Bien évidemment dans l'hypothèse d'un Brexit dur et de difficultés sur le plan du fret, ça va pouvoir le cas échéant avoir un impact sur la rentabilité de la ligne", dit-il, et "la ligne ne pourra perdurer que si on maintient un fret important".

Mais ce "port à taille humaine" pourra s'adapter plus facilement que d'autres, argumente l'élu.

- Antidote au Brexit -

70 à 80% des quelque 350.000 passagers annuels du ferry sont britanniques mais la plupart ne s'arrêtent pas pour profiter des charmes de Dieppe. 5.000 d'entre eux visitent toutefois chaque année son office de tourisme.

"J'ai des clients anglais qui viennent une à deux fois par an. On les sent inquiets mais je les rassure", témoigne Michael Charaoui, 39 ans, propriétaire français du pub anglais Le Cambridge situé à deux pas des plages de galets. Pour lui, le Brexit pourrait même attirer davantage de Britanniques sur le ferry, si le duty free était réinstauré à bord.

Le Brexit ne préoccupe pas trop non plus Marica Rolin, qui tient trois chambres d'hôte dans son "manoir" de briques rouges. "Mes clients britanniques sont des habitués qui viennent deux à trois fois par an. Ils ont de bonnes situations. Ils viendront toujours s'approvisionner en vins et en fromage", assure la Dieppoise dont la clientèle est à 30% britannique. Mais si le ferry était supprimé? "Ce serait une catastrophe", admet-elle. 

Le 29 mars 2019, le Royaume Uni doit quitter l'Union européenne mais le pays "ne déménage pas: la France reste une destination proche et le lien avec Newhaven est historique", rappelle Brian Collinge, 70 ans, retraité de l'édition installé depuis 18 ans dans une coquette maison de l'ancien quartier anglais de Dieppe.

Dès 1824, les usagers de la "General Stream Navigation Company" embarquaient à Brighton pour rejoindre Dieppe en neuf heures, avant que la ligne se déplace à 15 kilomètres à l'est, à Newhaven.

Près de deux siècles plus tard, la décision des Britanniques de quitter l'Union européenne a été un choc pour June Bradbury, 61 ans. "Je crois que j'ai pleuré pendant une semaine. C'était un sentiment de perte énorme". 

Deux mois après, cette habitante de Newhaven a décidé d'accueillir des touristes dans une chambre de sa maison. "C'est mon antidote au Brexit", explique-t-elle, "une porte de nouveau ouverte vers l'Europe".

A quelques centaines de mètres de chez elle, sur le port, d'autres attendent en revanche le Brexit avec impatience: les pêcheurs, qui ont voté massivement pour la sortie de l'UE, et espèrent bien reprendre le contrôle des eaux territoriales.

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