Des antibiotiques prescrits pour "guérir" l'autisme, la justice saisie

Des antibiotiques prescrits pour "guérir" l'autisme, la justice saisie
Des médicaments (illustration)

, publié le mardi 15 septembre 2020 à 22h30

"On voudrait vraiment que ça aille en justice et que ces médecins soient radiés. Les parents, dans une impasse thérapeutique, se font avoir et jettent leur argent dans des 'protocoles' pas prouvés scientifiquement", a commenté la présidente de l'association SOS Autisme, qui a lancé l'alerte sur ces pratiques. 

Certains médecins ont prescrit des antibiotiques ou des substances censées éliminer les métaux lourds pour "traiter" des enfants autistes, un usage "formellement déconseillé", alerte l'Agence du médicament (ANSM) qui a annoncé, mardi 15 septembre, avoir saisi le procureur de la République. 

"Alertée sur la prescription par certains médecins de médicaments en dehors de leurs autorisations de mise sur le marché pour traiter des enfants atteints d'autisme", l'ANSM "déconseille formellement ces utilisations pour lesquelles ces médicaments n'ont fait aucune preuve de leur efficacité et qui exposent ces enfants à des risques, en particulier lors d'une utilisation prolongée", précise l'agence sanitaire dans un communiqué. 



"Les troubles du spectre de l'autisme constituent un syndrome neuro-développemental pour lequel il n'y a pas de traitement médicamenteux curatif", souligne Philippe Vella, directeur des médicaments en neurologie à l'ANSM.

"Nous souhaitons avant tout envoyer un message aux familles dans le désarroi, potentiellement vulnérables, pour les alerter : on expose ces enfants aux effets indésirables connus de traitements pour lesquels les bénéfices n'ont pas été prouvés", souligne-t-il. 

Les pratiques incriminées concernent la prescription "sur de longues durées (plusieurs mois)" de "médicaments anti-infectieux" (antibiotiques, antifongiques, antiparasitaires, antiviraux) et de "chélateurs de métaux lourds", des substances censées éliminer les métaux lourds de l'organisme, dont l'utilisation n'est recommandée qu'en cas d'intoxication avérée, détaille l'Agence du médicament.

"Les anti-infectieux présentent des risques de survenue d'effets indésirables, en particulier lors d'une exposition au long cours. Ils peuvent se caractériser, outre les effets digestifs, par des troubles cardiovasculaires, cutanés, ainsi que par d'autres troubles spécifiques à chaque antibiotique utilisé", rappelle l'ANSM. Par ailleurs, "l'utilisation d'antibiotiques sur une durée longue va contribuer à l'émergence d'une antibiorésistance qui diminuera l'efficacité du traitement en cas d'infection avérée", ajoute-t-elle.


Informée fin 2019 via sa procédure de lancement d'alerte par la présidente de l'association SOS Autisme, Olivia Cattan, l'Agence du médicament a recueilli des témoignages de parents et des ordonnances qui font état de ces prescriptions. Après enquête interne, l'ANSM a annoncé avoir "informé le procureur de la République de ces pratiques de prescriptions dangereuses" cet été, mais aussi les Ordres des médecins et des pharmaciens, responsables du respect des règles de déontologie par leurs membres, ainsi que la Caisse nationale d'Assurance maladie (CNAM).

Selon Olivia Cattan, une cinquantaine de médecins seraient concernés, dans la mouvance de l'association Chronimed, fondée par le controversé Pr Luc Montagnier, et auraient traité quelque 5.000 enfants depuis 2012. 

Cette année-là, Luc Montagnier, prix Nobel de médecine pour avoir participé à la découverte du virus du sida, défendait l'idée d'une "piste infectieuse" pour expliquer l'autisme. Il affirmait, vidéos à l'appui, que les antibiotiques pouvaient améliorer l'état de la majorité des enfants concernés, provoquant une prise de distance immédiate de l'Académie nationale de médecine, qui hébergeait sa conférence. L'Académie soulignait ainsi qu'"il serait déraisonnable de donner aux parents d'enfants atteints de cette maladie des espoirs injustifiés avant une validation de ces résultats par plusieurs équipes médicales". 

La présidente de l'association SOS Autisme, qui s'apprête à publier un livre pour dénoncer ces pratiques ("Le livre noir de l'autisme", le 24 septembre), va elle aussi déposer plainte auprès du procureur de la République, a-t-elle indiqué à l'AFP. "On voudrait vraiment que ça aille en justice et que ces médecins soient radiés. Les parents, dans une impasse thérapeutique, se font avoir et jettent leur argent dans des 'protocoles' pas prouvés scientifiquement", déplore-t-elle. 

Si elle "se félicite de la suite donnée" par l'ANSM à son alerte, elle se dit toutefois, dans un communiqué, "étonnée du peu de réactions et d'actions de Mme (Claire) Compagnon, chargée de l'autisme au gouvernement", ainsi que des autres membres du gouvernement concernés qu'elle a rencontrés.

Les pharmaciens aussi ont un rôle à jouer, souligne Philippe Vella de l'ANSM. "Ils analysent les ordonnances et peuvent refuser de délivrer un médicament quand l'intérêt de la santé du patient semble l'exiger", a-t-il expliqué à l'AFP. Fin mai, le Conseil national de l'ordre des pharmaciens (CNOP) avait déjà relayé auprès de ses membres un courrier de l'ANSM mettant en garde "sur des pratiques de prescriptions hors autorisation de mise sur le marché dans l'autisme" et qui rappelait les règles de dispensation des médicaments dans les pharmacies.

 

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