Depuis 2015, une cohabitation "sans parti pris" avec les migrants dans la campagne française

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Des migrants font la queue pour le repas de midi dans le centre d'hébergement d'urgence pour migrants (CHUM) de Bonnelles, en région parisienne, le 28 août 2018
Des migrants font la queue pour le repas de midi dans le centre d'hébergement d'urgence pour migrants (CHUM) de Bonnelles, en région parisienne, le 28 août 2018
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© AFP, STEPHANE DE SAKUTIN

AFP, publié le mercredi 26 septembre 2018 à 11h25

"La question des migrants, ici, on la vit; les politiques? ils la survolent", lâche le maire de Bonnelles. Cette ville, pionnière depuis trois ans en France dans l'accueil de migrants fuyant la guerre ou la misère, a trouvé un équilibre délicat avec sa population.

Avec ses champs de blé mûr ondoyant sous la brise de juillet, son église au toit d'ardoise, ses pavillons coquets et ses agréables forêts, Bonnelles, 2.000 habitants, est une carte postale de la commune française, à une cinquantaine de kilomètres de Paris.

En septembre 2015, elle est la première ville choisie par l'Etat pour accueillir dans l'urgence 78 réfugiés syriens et irakiens, au monastère des Orantes, austère bâtiment datant de 50 ans.

Les autorités locales étaient prévenues d'un accueil possible de migrants mais "on a su leur arrivée la veille pour le lendemain; l'inquiétude était grande alors que les télés diffusaient les affrontements entre réfugiés et policiers à la frontière hongroise", se souvient Guy Poupart, 64 ans, maire de Bonnelles depuis 1995. 

Les Bonnellois, eux, l'apprennent le jour même par les médias... Mais passé le choc, la ville n'a jamais cessé d'accueillir. Le maire et Isabelle Maurette, énergique directrice de ce centre d'hébergement d'urgence pour migrants (CHUM), ont privilégié la communication avec les habitants plutôt qu'un silence anxiogène.

- Ni diabolisation, ni angélisme -

L'arrivée massive de migrants depuis 2015 a entraîné d'importantes fractures politiques en Europe où une partie des populations s'opposent à ces flux. 

Géré par l'association Habitat et Humanisme, le CHUM de Bonnelles a accueilli 550 migrants (uniquement des hommes) depuis trois ans. Cela n'a pas bouleversé le cadre de vie privilégié de la ville, à en croire les Bonnellois interrogés par l'AFP. Des dizaines d'habitants se sont investis dans du bénévolat. Une majorité de la population s'est, elle, cantonnée à une neutralité vis-à-vis de ces migrants qui n'ont pas vocation à rester définitivement à Bonnelles.

"Jean cher...che des g...ens...": "oh là là, il faut recommencer"!, s'exclame, un sourire contagieux fendant son visage, Adonay Fishaye, 25 ans, qui a fui à 16 ans le service militaire (d'une durée indéterminée et qui s'apparente souvent à du travail forcé) en Erythrée, l'un des pays les plus répressifs au monde. 

"En français, au début, il faut faire plein de grimaces", lui réplique Elisabeth Bernard, Bonnelloise depuis 28 ans, provoquant les rires du demandeur d'asile. Dans une salle aux meubles dépareillés, décorée de cartes d'Afghanistan et de la Corne de l'Afrique, cette ex-enseignante de 55 ans au regard pétillant donne bénévolement des cours de français depuis deux ans et demi.

"En Erythrée, il y a des citrons jaunes ou verts?", lance-t-elle à Adonay, qui se débrouille en anglais, en français et en hébreu, après une errance à travers l'Ethiopie, le Soudan, Israël, la Libye, l'Italie, l'Allemagne et la rue à Paris... 

"Les gens de Bonnelles sont très respectueux et ils nous aident", lâche le jeune, très assidu aux cours de français d'Elisabeth.  

Ces cours sont un sésame pour le parcours administratif de ces jeunes, leur éventuelle intégration et pour la cohabitation au quotidien dans Bonnelles. "Ils disent toujours bonjour", "ils engagent la conversation", relèvent les habitants.

Environ 90 hommes - de 14 nationalités, moyenne d'âge 27 ans - logent actuellement dans le centre. Après un parcours jalonné de violences, ils y passent environ 148 jours, un répit au milieu des bois et du chant des merles dans l'attente de se soigner, d'entamer les démarches d'asile, etc... 

Les conditions sont sommaires: la plupart dorment dans des ex-cellules de moine de 8 mètres carrés dans un bâtiment vieillissant et une localité isolée. Ils doivent respecter un règlement intérieur strict. 

"On n'a pas diabolisé les réfugiés; ce sont des êtres humains qui ont pour certains fui leur pays pour sauver leur vie ou ont perdu des proches. Mais on n'a pas fait de parti pris non plus, on n'a pas été des doux rêveurs", lance M. Poupart.

Et cela paye: en trois ans, seuls deux jeunes ont été renvoyés du centre pour problèmes de comportement lors d'un incident sur un parking, alors que certains crimes et délits imputables à des migrants ailleurs en Europe ont parfois alimenté un sentiment anti-migrants sur le continent.

"On a tout fait pour les intégrer à la vie de la commune", aux évènements sportifs ou culturels, poursuit le maire, qui a encouragé les habitants qui "doutaient" à rencontrer les migrants au centre.  

- Baisse de subventions -

Cette aide locale, Adam, Tchadien qui a fui les persécutions dans son pays et a survécu à l'enfer des tortures en Libye, en a bénéficié. Depuis plus d'un an et demi, il travaille comme mécanicien dans une entreprise de Bonnelles, à l'initiative du patron.

Le buraliste confie vendre souvent des cigarettes aux migrants, le supermarché des recharges de téléphone, et de jeunes Bonnellois se sont organisés pour jouer au football à l'année avec des migrants.

"Rien n'a changé, on ne voit pas beaucoup de réfugiés", constate Sophie Derouin, gérante d'un salon de coiffure. "J'ai revisité mon anglais avec des Afghans qui me montrent sur leurs téléphones les coupes qu'ils veulent...".

Ce climat apaisé n'empêche pas certains habitants de trouver que la France a accueilli "assez" de migrants. "Ca suffit", dit Isabelle Bobinet, coiffeuse: "on a assez de problèmes avec nos SDF (sans domicile fixe)" et le chômage des jeunes. 

"Ca coûte trop d'argent à la France et on nous taxe déjà beaucoup...", estime Patrick Cassert, dans son café-bar-tabac. 

Près du stade où se dispute un match entre migrants, Julie Heurtault, 20 ans, papote avec une amie. Elle ne se voit pas en "concurrence" avec ces jeunes dont beaucoup sont des migrants économiques. "Si ils ont besoin d'aide, il faut les aider".

De retour au CHUM, Mme Maurette s'attèle à régler des urgences: l'arrivée de migrants africains épuisés, trouver une prothèse de jambe de rechange pour un Afghan, réparer la chambre froide.

Surtout, elle "appréhende vraiment" la décision de l'Etat - dans le cadre d'une politique d'harmonisation des centres en France - de baisser à partir de 2019 de 40% la subvention allouée à son centre...

"Quand j'entends les responsables politiques dans les médias, ils n'évoquent que l'aspect international de l'immigration, et très rarement les conditions d'accueil sur le terrain", regrette M. Poupart. "Aucun grand élu ne prend le risque de dire que si l'accueil se passe bien, si le parcours du migrant est bien encadré, le résultat peut être positif".

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