De Magnanville à Rambouillet: dans les Yvelines, des policiers "choqués à vie"

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Cérémonie au ministère de l'Intérieur le 15 juin 2016 à la mémoire du couple de policiers assassinés deux jours plus tôt à Magnanville, dans les Yvelines
Cérémonie au ministère de l'Intérieur le 15 juin 2016 à la mémoire du couple de policiers assassinés deux jours plus tôt à Magnanville, dans les Yvelines
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© AFP, Kamil Zihnioglu, POOL

publié le vendredi 07 mai 2021 à 10h12

Que se passe-t-il dans les Yvelines, où trois attentats au couteau ont été perpétrés en cinq ans, dont deux contre les forces de l'ordre ? "Pas de terreau spécifique" du jihadisme, selon des experts. Mais un sentiment d'insécurité grandissant chez des policiers "choqués à vie".

Depuis l'assassinat de la secrétaire administrative Stéphanie Monfermé au commissariat de Rambouillet le 23 avril, Marc repense à l'attaque terroriste de Magnanville, voyant dans cette succession d'attentats le signe d'un "département maudit".

"Le terme est peut-être un peu fort, mais on a eu Magnanville, Samuel Paty (professeur tué à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre dernier, ndlr), qui n'était pas fonctionnaire de police mais des policiers sont intervenus, et là, la collègue administrative, lâchement assassinée à Rambouillet...", énumère l'homme en poste depuis dix ans dans les Yvelines.

Comme la majorité des policiers interviewés, exerçant tous dans des villes différentes du département, Marc a accepté de se confier à l'AFP à condition que son prénom soit modifié.

Le 13 juin 2016, Marc faisait partie des effectifs envoyés en renfort à Magnanville. Aujourd'hui encore, il se souvient de l'appel d'urgence, du silence lourd régnant dans le fourgon qui l'a mené au pavillon de Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, où un jihadiste a assassiné ce couple de fonctionnaires de police, en partie sous les yeux de leur enfant.

- Changement de comportement -

Des souvenirs de Marc, entre la grenade flash et les rafales de tirs, une "image atroce" ressurgit: celle du petit orphelin "sorti indemne" mais "aux yeux révulsés". "Ce sont des images qui choquent à vie", souffle l'homme. Et qui changent un policier.

Depuis Magnanville, Marc ne rentre plus chez lui en uniforme. Ne s'attarde plus sur les parkings. Tait sa profession. Et reconnaît qu'il aurait "peut-être dû" consulter un psychologue.

Pierre, lui, porte son arme même à domicile, où il a aussi installé une alarme. Officier de police judiciaire à Elancourt, Farah, elle, fait "souvent deux tours de ronds-points" pour s'assurer de ne pas être suivie sur le chemin du retour.

A l'instar de Marc, Pierre et Farah, l'attentat de Magnanville a profondément éprouvé les forces de l'ordre du département. De nombreux policiers portent encore aujourd'hui des macarons sur leur uniforme en hommage au couple assassiné.

Depuis l'attentat, les cinq années écoulées avaient permis de "relâcher la pression naturellement", selon Solène, policière à Mantes-La-Jolie, là même où travaillait Jessica Schneider. Mais avec Rambouillet, l'ambiance est de nouveau "un peu tendue" dans ce commissariat traumatisé, où un policier armé a été replacé à l'accueil.

Au commissariat de la Celle-Saint-Cloud, l'agent administratif Loïc voudrait désormais être "formé et armé" pour ne pas être "livré à lui-même".

"On n'est pas dans une psychose, mais presque", résume Arthur, 26 ans, qui porte son arme en vacances. Lors de son affectation dans les Yvelines il y a six mois, le jeune policier "a directement pensé à Magnanville": "Je me suis dit que c'était un département un peu chaud".

Magnanville constitue un "sommet du traumatisme", ravivé par les attentats de Conflans-Sainte-Honorine et de Rambouillet, confirme à l'AFP Isabelle Tomatis, cheffe de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP). Plusieurs mesures de soutien psychologique ont été mises en place, des assistants sociaux étant notamment mobilisés.

- Quelques mutations - 

Pour l'historien de la police Jean-Marc Berlière, une telle série d'attaques au couteau, ciblées, dans un même périmètre, n'avait pas été observée depuis longtemps en France. "La comparaison la plus pertinente" remonte à la fin du XIXe siècle à Paris, quand "des anarchistes attaquaient les policiers car ils incarnaient l'ordre bourgeois", explique-t-il à l'AFP. "Aujourd'hui, ce sont des islamistes".

Mais sont-ils davantage présents dans les Yvelines ? Constitué de grands ensembles, de zones pavillonnaires et rurales, le département est un exemple des "dynamiques de radicalisation et des mouvements salafistes qui touchent à la fois les zones urbaines et périurbaines", explique à l'AFP le chercheur Hugo Micheron.

Le département a pendant plusieurs années été caractérisé par la présence de filières jihadistes, comme à Trappes d'où sont partis de nombreux jeunes pour la zone irako-syrienne, problématique qui a fortement occupé les autorités, jusqu'à "en oublier des micro foyers périurbains" comme la zone de Rambouillet, estime le chercheur à l'université de Princeton.

Toutefois, il n'y a pas actuellement de "terreau spécifique" du jihadisme dans les Yvelines, selon Jean-Charles Brisard, directeur du Centre d'analyse du terrorisme (CAT). Même constat pour le sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), qui souligne qu'il n'y a pas de lien, dans ces attaques, avec "une mosquée ni une association".

Après "la présence de filières jihadistes" dans le département, il s'agit désormais davantage d'une "menace diffuse et individuelle" qui "existe partout sur le territoire national", affirme aussi la préfecture.

"On ne peut pas dire qu'il y a une problématique propre aux Yvelines, mais les forces de l'ordre ont vécu des traumatismes successifs dans les Yvelines", résume Isabelle Tomatis (DDSP), confirmant qu'après Samuel Paty, "quelques" fonctionnaires ont demandé leur mutation.

La policière de Mantes-La-Jolie, Solène veut, elle, donner sa chance à un département qu'elle "aime beaucoup". Mais pour s'assurer de tenir le coup, elle souhaiterait que des psychologues viennent "plus régulièrement voir si tout va bien dans les commissariats", à défaut de réellement pouvoir évoquer ses inquiétudes avec ses collègues: "Vous savez, dans la police, faut qu'on soit fort".

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