Covid-19 : de nombreuses dérives sectaires

Covid-19 : de nombreuses dérives sectaires©PHILIPPE LOPEZ / AFP

, publié le dimanche 28 février 2021 à 07h00

De plus en plus de gourous profitent de la crise sanitaire pour embrigader des disciples, en leur proposant des thérapies non conventionnelles, voire dangereuses. 

Depuis plusieurs années déjà, son ex-femme versait dans le chamanisme et la médecine dite "alternative". Mais quand elle a déscolarisé leur fille parce que l'enfant devrait porter un masque, Frank B.

a su qu'un cap avait été franchi. Jeûnes extrêmes, pseudo-thérapies à base de légumes ou de pierres magiques... Avec la pandémie de Covid-19, l'audience des apôtres de ces pratiques a grimpé en flèche, souvent propulsée par les réseaux sociaux. Relayant allègrement désinformation, pseudo-sciences et théories du complot, certains cochent aussi les cases de la dérive sectaire. 




"Elle m'a dit qu'il était hors de question que notre fille entre en 6e, car le masque était trop dangereux : il pouvait causer des troubles neurologiques, asphyxier le cerveau", reprend Frank B. Son ex-femme lui envoyait, explique-t-il à l'AFP, des vidéos prétendant que les enfants seraient kidnappés à l'école pour être vaccinés de force. Frank B. tentait depuis des années d'alerter la justice : pour lui, la mère de ses quatre enfants était tombée dans une dérive sectaire, sous l'emprise d'un professeur de yoga. 

"Le moyen de sa faire du fric" 

À l'automne, le juge aux affaires familiales l'a entendu. La mère, une ex-infirmière qui se dit "gardienne du feu", a expliqué au magistrat son rejet de la médecine traditionnelle et a assuré que sa fille, malgré ses problèmes de vue, n'avait pas besoin de lunettes. Frank B. a récupéré la garde de l'enfant. Il est soutenu par le Centre national d'accompagnement face à l'emprise sectaire (Caffes), une association lilloise. "Nous recevons chaque semaine quatre ou cinq personnes, des maris, des enfants inquiets pour un proche", explique sa présidente, Charline Delporte. 

Plus de la moitié des dossiers concernent la santé et le bien-être. "On reçoit davantage de monde. Le Covid a rendu les gens plus vulnérables. Et face à eux, des groupes, des leaders ont trouvé le moyen de se faire du fric", déplore Charline Delporte. 

La crise sanitaire aggrave la tendance 

La Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) a reçu 3.008 signalements en 2020 (contre 2.800 en 2019 et 2.160 en 2015), selon un rapport obtenu par l'AFP. "La crise sanitaire a provoqué une augmentation des pratiques susceptibles d'engendrer des dérives sectaires", estiment les auteurs, en raison d'une "crise existentielle" qui peut pousser à "se rapprocher de groupes sectaires qui donnent l'impression de donner un sens aux événements", à coup de "fausses informations".

Environ 40% sont liés à la santé et au bien-être : "les signalements dans ces domaines ne cessent d'augmenter. (...) Certaines pratiques concordent avec la combinaison 'idéologie - leader - sujétion psychologique'", note le rapport police-gendarmerie-Miviludes.

Pas de vaccins mais du trampoline

Les auteurs s'inquiètent notamment des stages de jeûne extrême, qui "peuvent représenter un réel danger pour la santé". Selon cette doctrine, après 21 jours, "il serait possible de se nourrir exclusivement de lumière et d'air". Ils pointent aussi le crudivorisme (manger cru). Jeûne et crudivorisme sont deux des dadas de Thierry Casasnovas. Avec son accent du Sud et le tutoiement de rigueur, c'est l'un des YouTubeurs francophones les plus influents dans le domaine, avec 525.000 abonnés et des dizaines de millions de vues cumulées.

Selon ses vidéos, ces pratiques peuvent prévenir voire guérir cancer, diabète ou dépression... Il rejette la médecine traditionnelle, ne "croit pas à la vaccination" et leur préfère les jus de légumes ou... le trampoline, "idéal pour faire bouger la lymphe". Il a obtenu 100.000 nouveaux abonnés en 2020. 

"Bain froid et jeûne" contre le coronavirus 

Le coronavirus, "si j'étais ministre de la Santé, ce serait réglé rapido : bain froid et jeûne pour tout le monde, un petit jus de carottes et vas-y que je t'envoie", affirme-t-il face caméra. Il vend aussi des "formations". La "cure de jouvence" (300 euros) contient "l'ensemble des connaissances accumulées par Thierry Casasnovas (...) parti de l'état de presque mort en 2007 vers un état de pleine santé aujourd'hui", fait valoir son site internet.  

Son entreprise, basée dans les Pyrénées-Orientales a réalisé en 2019 un bénéfice de 645.812 euros, selon ses comptes déposés au greffe du tribunal de commerce de Perpignan. Il est également à la tête d'une association, Régènère. Prudent, son site internet affirme "ne remplace(r) en aucune façon une consultation médicale ou les conseils de tout autre professionnel de santé".

600 signalements visent Thierry Casasnovas

Avec plus de 600 saisines, dont 70 en 2020, il est la personnalité la plus signalée à la Miviludes. Il est visé par une enquête pour mise en danger de la vie d'autrui, selon la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa. Contacté par l'AFP, l'entourage de Thierry Casasnovas n'a pas donné suite.

Il n'est pas seul sur le marché. Il y côtoie notamment Christian Tal Schaller ou Jean-Jacques Crèvecoeur... "Tous ces gourous thérapeutiques (...) surfent sur la vague de la pandémie", explique la référente emprise mentale au sein de la gendarmerie, coauteure du rapport, qui a requis l'anonymat.

Où commence la dérive sectaire ? 

Jade Allègre, qui se dit naturopathe, affirme pouvoir guérir le Covid avec de l'argile. Le Caffes dit avoir signalé à la justice l'une de ses consœurs, Irène Grosjean : "Que l'aliment soit ton seul remède", répète-elle avec autorité. Tous les tenants des médecines alternatives ou du développement personnel ne tombent pas, loin de là, dans la dérive sectaire. Alors, où démarre le fait sectaire ?

La Miviludes retient plusieurs critères, dont la déstabilisation mentale, le caractère exorbitant des exigences financières, la rupture avec l'environnement d'origine, l'existence d'atteintes à l'intégrité physique, l'embrigadement des enfants ou le discours antisocial

Sur internet, "une emprise mentale à distance" 

"Bien sûr, les 500.000 personnes qui suivent Thierry Casasnovas, ou d'autres pseudo-thérapeutes, ne sont pas dans une dérive sectaire, mais le noyau central, le fonctionnement dans le cercle rapproché est vraiment inquiétant", explique une source proche de l'enquête. 

Pour Clément, du collectif L'Extracteur qui, via des vidéos sur internet, "déconstruit des dérives en matière de santé et d'alimentation", il faut s'adapter au nouveau visage des dérives sectaires. "Il faut sortir de l'idée que si ce n'est pas l'Ordre du temple solaire (dont 74 adeptes se sont suicidés entre 1994 et 1997, NDLR), ce n'est pas une secte". "Aujourd'hui, avec internet, on est sur une emprise mentale qui (...) se fait à distance (...) Les gens chez eux se radicalisent", explique-t-il.

Un "séminaire" sans masques 

"Tout ne se passe pas sur internet. Les petits groupes ne sont pas en sommeil", précise néanmoins l'enquêtrice de la gendarmerie : "Nous sommes intervenus dans un 'séminaire' en décembre. Personne ne portait le masque : leur gourou avait dit qu'ils étaient protégés". Mais la preuve de l'emprise est particulièrement compliquée à apporter. Et tout comme le Caffes, cette enquêtrice déplore la lenteur de la justice, "terrible pour les victimes". Ses dossiers ont abouti à cinq incarcérations en 2019, se félicite-t-elle. Le Caffes, lui, parvient en moyenne chaque année à faire sortir une vingtaine de personnes de l'emprise. 

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