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Au procès Taghi, la science inexacte de la gestion des radicalisés en prison

Au procès Taghi, la science inexacte de la gestion des radicalisés en prison
Croquis d'audience montrant le détenu radicalisé Bilal Taghi jugé à Paris le 19 novembre 2019 pour avoir tenté de tuer un gardien

, publié le jeudi 21 novembre 2019 à 11h22

Comment jauger l'évolution des radicalisés en prison? A son procès devant les assises de Paris, Bilal Taghi, qui a tenté d'assassiner deux surveillants dans un quartier dédié à la déradicalisation, a lui-même pointé "les failles" du système.

Le 4 septembre 2016, armé d'un couteau artisanal, Bilal Taghi sort de sa cellule de la prison d'Osny (Val-d'Oise) pour la promenade de 15H. Il frappe un premier gardien au niveau de la carotide puis en blesse un second.

Les deux surveillants parviennent à se mettre à l'abri. En attendant les équipes d'intervention qui le maîtriseront trois heures plus tard, il sourit à la caméra, fait sa prière et trace un cœur sur une vitre après avoir trempé son doigt dans le sang qui macule le sol.

Cette attaque, violente et déterminée, fut un traumatisme pour l'administration pénitentiaire et allait conduire à repenser entièrement le traitement des détenus radicalisés en France.

Bilal Taghi, qui avait 24 ans, était l'un des 18 détenus placé dans l'"aire dédiée" à la déradicalisation d'Osny, une des quatre prisons de France alors dotées de ce dispositif. 

Lancée en janvier 2016, cette expérimentation visait à isoler les profils radicalisés du reste de la détention pour "éviter la contagion", en les regroupant dans un quartier spécifique où leur était proposés activités et débats pour favoriser leur réinsertion.

Le jeune franco-marocain purgeait à Osny une peine de cinq ans pour un départ avorté vers la Syrie quelques jours après l'attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo.

Aux assises, il a lui-même pointé les failles du dispositif: "Vous rassemblez des gens qui pensent pareil et vous leur dites de changer tous ensemble. Ca ne peut pas marcher".

S'il a reconnu comme "un avantage" le fait d'être en cellule individuelle, loin de la surpopulation carcérale habituelle, il a expliqué que les détenus "se retrouvaient en promenade", décrivant un mouvement de balancier entre "le discours et le contre-discours" qui ne permettait pas d'échapper à "la force" de "l'idéologie" jihadiste.

  - "Peinture avec le doigt" -

Il s'est montré très critique quant aux "activités" proposées: "En quoi nous obliger à faire du yoga - j'y allais pour avoir des réductions de peine - ou de la peinture au doigt par terre - c'est infantilisant - va nous aider à nous déradicaliser?"

A Osny, Taghi - qui n'a jamais été évalué - est perçu comme un détenu parfois immature, impulsif, mais pas dangereux. "Un feu-follet" qu'il faut "recadrer", selon l'un des surveillants agressés.

Après l'attaque, le jeune jihadiste s'est vanté d'avoir berné la pénitentiaire: "Pour eux, un gars comme moi qui est bavard et qui aime bien parler est quelqu'un de réinsérable". Il a expliqué avoir voulu tuer au nom de Daech et avoué qu'il recommencerait s'il en avait "l'occasion".

Cette attaque, le "premier attentat jihadiste en prison", a signé la fin des "aires dédiées". Sont mis en place à partir de février 2017 des quartiers d'évaluation de la radicalisation (QER) - il en existe six aujourd'hui - où la dangerosité et le degré de radicalisation des détenus sont mesurés pendant environ quatre mois par une équipe pluridisciplinaire. Les détenus sont ensuite répartis dans plus de 70 établissements.

L'administration pénitentiaire évalue à environ 500 les personnes incarcérées pour des faits de terrorisme et à quelque 600 les détenus de droit commun radicalisés. Tous ont vocation à passer par un QER.

Selon le "pronostic" de passage à l'acte, les détenus sont désormais placés en détention ordinaire, en isolement ou en quartier de prise en charge de la radicalité (QPR). Les cellules des détenus les plus durs ont été équipées de passe-menottes pour qu'ils soient entravés avant de sortir, les fouilles et les gardiens sont plus nombreux. Et le renseignement pénitentiaire a été considérablement développé.

Aux assises se pose une nouvelle question concernant Bilal Taghi: celle de la sincérité d'un accusé expert en "takkiya" (dissimulation) qui affirme avoir évolué en travaillant depuis deux ans avec un psychologue et un aumônier.

L'aumônier musulman qui le voit tous les vendredis est venu témoigner de ce changement. Mais quand l'avocat d'un surveillant lui a demandé s'il avait vu d'autres radicalisés changer de point de vue, il a répondu: "Non, il n'y en a guère".

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