Au procès du 13-Novembre, les 2H30 de huis-clos des otages du Bataclan

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Croquis de la salle d'audience du procès des attaques du 13 novembre 2015, le 16 septembre 2021 au Palais de Justice de Paris
Croquis de la salle d'audience du procès des attaques du 13 novembre 2015, le 16 septembre 2021 au Palais de Justice de Paris
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© AFP, Benoit PEYRUCQ

publié le mardi 19 octobre 2021 à 23h43

"Pourquoi tu prends tes affaires ? Tu vas mourir". Au procès des attentats du 13-Novembre, les otages du Bataclan ont faire vivre à la cour leurs deux heures et demi de huis-clos avec les jihadistes, entre terreur et conversations absurdes.

Du balcon de la salle de spectacle, Grégory et Caroline ont d'abord entendu les tirs, avant de voir apparaître une silhouette "en jogging, avec une Kalachnikov". 

Ils s'accroupissent entre deux rangées de sièges et attendent les yeux fermés. "Un peu fatalistes", dit à la barre Grégory, informaticien de 39 ans. 

"Et là, une voix directive qui dit +debout+", se rappelle Grégory, chemise bleue, foulard bordeaux, voix douce. "Je garde les yeux fermés. Une deuxième fois. +Debout+". 

Grégory ouvre les yeux, une arme est braquée sur lui. Il se lève, prend son sac. "Pourquoi tu prends tes affaires ?", lui demande le jihadiste. "T'en as plus besoin, tu vas mourir".

Son amie Caroline, qui témoigne en fauteuil roulant devant la cour d'assises spéciale, a directement essayé de parler : "J'avais lu que c'était plus dur de tuer quelqu'un avec qui on avait dialogué", explique cette femme blonde de 40 ans. "Je lui ai dit que je ne pouvais pas me lever, que j'étais handicapée. Il m'a répondu qu'il n'en avait rien à foutre". 

Les deux assaillants rassemblent leurs otages, récupèrent David et Sébastien, agrippés en équilibre sur un rambarde de la façade extérieure du Bataclan. Au total, ils sont onze alignés, assis contre un mur du balcon. 

David, à l'époque barman de 23 ans qui ne pensait qu'"à boire des bières avec ses potes" est maintenant "certain" qu'il va mourir. 

Devant eux, le jihadiste Foued Mohamed Aggad a le pied appuyé sur la balustrade, exécute ceux qui n'ont pas pu fuir la fosse. 

Les assaillants ont "l'air de s'amuser", témoignent au procès les ex-otages. "Regarde, ils font semblant d'être morts", moque le jihadiste. 

Ismaël Omar Mostefaï prévient les otages: "celui qui essaie de faire le justicier, je le tue". 

Ils clament leurs revendications, "pour la Syrie", la faute "à François Hollande". Et veulent savoir qui a voté pour qui. Ils s'agacent très vite des réponses : "Mais attendez, y'a personne qui vote ici ?".

A un moment, un otage est pris d'un rire nerveux. Il est emmené au bout du couloir, raconte David. "Un coup part. Je ne ressens plus rien, c'est une file d'attente pour l'enfer". Mais l'otage est ramené, on a tiré à côté de sa tête. 

- "Je suis chaud" -

En bas près de la scène, le troisième assaillant, Samy Amimour, visé par des tirs policiers, actionne sa ceinture explosive. 

Les otages sont transférés dans un local minuscule. Les deux assaillants ne semblent pas avoir de plan, veulent appeler les médias, demandent des talkies-walkies puis finalement des téléphones, pour "négocier". 

"J'ai vite senti qu'ils n'avaient rien à négocier", dit Caroline, comme d'autres ex-otages.

L'un d'eux se met à "faire un jogging sur place", se souvient-elle. "Je suis chaud pour la faire durer cette prise d'otages", annonce-t-il. 

Plus tard, il s'assoit à côté d'elle, nerveux. "Son coude contre mon genou", "le pouce sur le détonateur" de sa ceinture, dit-elle. Elle se concentre pour ne pas bouger.

Grégory est chargé d'être le porte-voix des jihadistes quand la police investit les lieux : "On est à deux, on a des Kalachnikov et des ceintures explosives", "si vous ne reculez pas, on tue tout le monde et on se fait sauter".

Il essaie ensuite de faire passer un numéro de téléphone au négociateur de la BRI, mais le policier a un fort accent du sud et ils ont dû mal à se comprendre. David pense à "une publicité très connue pour l'huile d'olive", tous les otages sourient un instant.

A la barre, Grégory s'excuse d'avoir raconté cet épisode dans les médias, "certaines personnes l'ont mal pris". "C'est juste que ça nous a un peu fait souffler dans cette horreur", dit-il.

"Ça fait un peu souffler l'accent, par moment", répond avec le sien - du sud également - le président Jean-Louis Périès, faisant rire la salle. 

Les otages sortiront tous vivants de l'assaut de la BRI, "un miracle", répètent ceux qui sont depuis devenus amis, des "potages". 

Les deux preneurs d'otages seront tués dans l'assaut, l'un en déclenchant sa ceinture.

Arnaud était à quelques pas. A la barre, ce grand chauve rappelle les témoignages terribles de ceux qui ont "baigné dans le sang" des 90 personnes décédées au Bataclan ce soir là. 

"Je veux dire une chose. Moi j'ai baigné dans le sang et les tripes du terroriste, et j'ai eu beaucoup de plaisir", soutient-il. "Encore aujourd'hui ça reste une joie, morbide, mais totalement assumée".

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