Attentats : la justice a-t-elle sciemment ignoré des informations dans le dossier Coulibaly ?

Attentats : la justice a-t-elle sciemment ignoré des informations dans le dossier Coulibaly ?
Amedy Coulibaly a tué quatre personnes le 9 janvier 2015 lors de la prise d'otages de l'Hyper Cacher à Paris (photo d'illustration).

, publié le lundi 13 mars 2017 à 10h44

ENQUÊTE - Selon Mediapart, un indicateur de la gendarmerie a acheté les armes qui se sont retrouvées entre les mains d'Amedy Coulibaly. Une implication que la justice aurait volontairement ignorée.

Le 8 janvier 2015, au lendemain de la tuerie de "Charlie Hebdo" par les frères Kouachi, Amedy Coulibaly tue une policière et blesse un agent municipal à Montrouge (Hauts-de-Seine), au sud de Paris.

Le 9 janvier, il prend en otages les clients et employés d'un supermarché casher de Paris et tue quatre d'entre eux, tous juifs. L'homme, qui revendique ses actions au nom du groupe l'État islamique (EI), sera abattu dans l'assaut donné par la police.

Deux ans et deux mois après le drame, l'enquête reste au point mort "par crainte des révélations", affirme Mediapart dimanche 12 mars. Selon le site d'information, ce dossier pose en effet "la question de la défaillance et de la responsabilité de l'État dans la surveillance des réseaux ayant fourni les armes aux terroristes des 7, 8 et 9 janvier 2015." "Au total, cinq ou six services de l'État au moins ont donc dysfonctionné, en laissant filer des armes en direction des terroristes, sans le savoir, jurent-ils en chœur", selon Mediapart. Et la justice n'a rien fait, "préférant orienter l'enquête dans d'autres directions."



CLAUDE HERMANT, L'INDICATEUR

Dès le départ, l'affaire prend un mauvais tournant. Les responsables de la Brigade criminelle et de la Sous-direction antiterroriste (Sdat) ne précisent pas, dans leur rapport au parquet du 20 janvier 2015 sur les attentats du début de la même année, les informations relatives à l'achat d'armes en provenance de Slovaquie par une société lilloise, Seth-Outdoor. Grâce aux informations d'Interpol, les enquêteurs disposent pourtant de l'information depuis le 14 janvier.

Au même moment, Claude Hermant, figure de la mouvance identitaire du Nord, est interpellé par la police judiciaire lilloise dans le cadre d'une commission rogatoire internationale portant sur un trafic d'armes. Il est l'acheteur des armes slovaques. Sa compagne est également arrêtée. Il s'avérera que la société Seth-Outdoor est la sienne. Le quinquagénaire, ex-militaire, explique lors de son interrogatoire avoir "pris conscience" que "les armes citées" après les attentats de Paris pourraient être celles qu'il a "été amené à fournir" à un dénommé Samir, un voyou, "à l'occasion d'opérations d'infiltrations pour le compte de la gendarmerie".

Il assure en effet être un indicateur de la gendarmerie. Mediapart confirme de son côté son rôle, assurant qu'il est une source "immatriculée" depuis mars 2013. Pour autant, la police lilloise ne le questionne jamais sur les attentats. D'ailleurs, Samir Ladjali, "intermédiaire vraisemblable entre l'indicateur et le réseau Coulibaly", ne sera interrogé, puis mis en examen, que quatre mois plus tard. Claude Hermant, lui, est mis en examen et écroué en janvier 2015.

LA FICTION D'UNE INTERPELLATION FORTUITE

Finalement, le 22 juin 2015, la juge antiterroriste Nathalie Poux informe officiellement les magistrats lillois qu'elle dispose "de l'identification des armes transmise par Interpol cinq mois plus tôt", précise le site d'information. Elle écrit que "quatre pistolets semi-automatiques Tokarev en possession d'Amedy Coulibaly sont identifiés formellement comme ayant été vendus à Seth-Outdoor, tandis qu'un autre pistolet semi-automatique Tokarev et un fusil d'assaut CZ sont susceptibles de provenir de Seth-Outdoor", alors que l'information est déjà établie.

La juge demande la transmission des interrogatoires réalisés à Lille, et les éléments sur "les relations de Claude Hermant et des autres mis en examen avec les personnes susceptibles d'avoir fourni des armes à Amedy Coulibaly". Ce que lui envoie le 12 août 2015 le juge lillois en charge du dossier, Stanislas Sandraps. Le magistrat "développe la fiction d'une interpellation fortuite" de l'indicateur et de sa femme, rendue possible par le service des douanes, toujours selon Mediapart.

HERMANT DE NOUVEAU INTERROGÉ EN DÉCEMBRE

Le 24 janvier 2015, La Voix du Nord titrait ainsi : "Trafic d'armes : la police judiciaire va-t-elle remonter de l'ultradroite jusqu'à Coulibaly ?". Pourtant, ce n'est qu'en décembre de la même année que Claude Hermant est interrogé dans le cadre de l'enquête sur les attentats de janvier. On lui demande de décrire ses livraisons d'armes à Samir Ladjali, ce qu'il a déjà fait à Lille. "Donc, vous avez acheté des dizaines d'armes, dont celles ayant été utilisées par Amedy Coulibaly à l'Hyper Cacher et celles retrouvées chez lui, avec la bénédiction de la gendarmerie ?, ironise le brigadier-chef de la Sdat. "Oui, bénédiction est un terme un peu trop fort, mais c'est ça", assure l'indicateur.

"Pour aller plus loin, le service d'enquête aurait dû procéder à d'autres auditions", explique Mediapart. À savoir : Samir Ladjali, deux gendarmes qui ont surveillé Claude Hermant durant plus d'un an, ou encore l'entourage de ce dernier, "parmi lesquels d'autres indicateurs, Antoine Denevi et Christophe Dubroeuq, eux aussi acteurs du trafic, en relation avec un ancien commandant de police de Lille". Mais à part l'ex-militaire et sa compagne, personne d'autre n'est entendu par la Sdat. Par ailleurs, ni Claude Hermant ni Samir Ladjali ne sont poursuivis dans cette enquête à ce stade.

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