Attentat de Nice : qui de Cazeneuve ou de la policière dit vrai ?

Attentat de Nice : qui de Cazeneuve ou de la policière dit vrai ?
Sandra Bertin le 24 juillet 2016 et Bernard Cazeneuve le 15 juillet 2016 (droite)

publié le dimanche 24 juillet 2016 à 22h05

- Alors qu'une policière municipale de Nice affirme avoir subi des pressions de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve dénonce une "campagne de vilenies" contre lui et porte plainte contre "diffamation". -

Depuis l'attentat de Nice, Christian Estrosi et Bernard Cazeneuve s'écharpent sur le dispositif policier mis en place le soir du 14 juillet dans la ville des Alpes-Maritimes.

Dans une interview accordée au Journal du dimanche, la cheffe du Centre de supervision urbain de la ville, en charge de la vidéosurveillance, affirme avoir subi des pression du ministère de l'Intérieur pour indiquer la présence des policiers nationaux dans le dispositif de sécurité alors qu'elle n'en a pas vus sur les vidéos.

Sandra Bertin, en poste le soir du drame, exprime son désarroi ce dimanche 24 juillet dans les colonnes du JDD. "J'ai été harcelée pendant une heure, on m'a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n'ai pas vues à l'écran. À tel point que j'ai dû physiquement renvoyer du CSU l'émissaire du ministère", explique à l'hebdomadaire la policière municipale qui est également secrétaire générale du Syndicat autonome de la fonction publique territoriale (SAFPT).



"SIDÉRÉE PAR LES ACCUSATIONS"

Selon elle, le représentant de la place Beauvau lui a demandé "un compte rendu signalant les points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser que l'on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. Or la police municipale était peut-être là, mais elle ne m'est pas apparue sur les vidéos". Sandra Bertin affirme ensuite que la sous-direction terroriste lui a demandé "d'effacer les bandes de six caméras que j'ai mentionnés dans mon rapport, celles qui ont filmé la tuerie. On nous a demandé, pour les besoin de l'enquête, d'extraire huit jours de bande sur 180 caméras", poursuit-elle. "Et maintenant il faudrait en effacer certaines pour empêcher leur diffusion au public... Le CSU existe pourtant depuis six ans et il n'y a jamais eu la moindre fuite d'image de notre part".

L'auteur de l'attentat, Mohamed Laouhaiej Bouhlel, aurait-il pu être interpellé avant son passage à l'acte ? "Je suis sidérée par les accusations sur notre travail, sur le fait que nous ne l'ayons pas détecté en amont lors de ses repérages sur la promenade les jours précédents", répond Sandra Bertin au JDD. "Ce soir-là, le terroriste est neutralisé en une minute, contre deux heures au Bataclan - je suis désolée pour la comparaison malheureuse. Nos équipes ont été incroyablement réactives, pleines de sang-froid alors qu'elles ont vu et subi l'horreur. Il faudrait leur dire merci".

"Si nous l'avions vu sur la Promenade via nos caméras, nous aurions relevé l'infraction puis nous l'aurions relayée au parquet, qui aurait décidé de poursuivre ou non", explique-t-elle. "Mais cela ne l'aurait pas empêché de revenir ! Nous aurions aussi pu envoyer une équipe pour le verbaliser, puis il serait reparti. Des infractions au code de la route, il y en a tous les jours, mais tout le monde n'est pas verbalisé". Une dizaine de caméras sont positionnés sur les 7 km de la Promenade des Anglais, près de 1.300 dans toute la ville, ce qui fait de Nice la ville la plus équipée de France. "Le problème, c'est qu'il n'est pas aberrant de voir un camion de 19 tonnes sur la promenade des Anglais", poursuit-elle. "Tous les jours, ce type de poids lourd vient livrer les hôtels, approvisionner les places". "Le camion était lancé à 90 km/h, sans phares, sans qu'on l'entende à cause du bruit", décrit-elle. "Il a contourné le barrage de la police municipale. Les équipes n'ont pas pu l'arrêter. On ne crève pas les pneus d'un 19 tonnes avec un revolver ! A ce moment-là, d'autres policiers municipaux étaient en civil dans la foule. S'il avaient été armés comme nos collègues de la police municipale, une de nos revendications, ils auraient pu le stopper", regrette-t-elle.

CAZENEUVE PORTE PLAINTE FACE À DES "ACCUSATIONS INDIGNES"

Après ce témoignage, Bernard Cazeneuve a décidé de porter plainte pour "diffamation". "Contrairement à ce que Mme Bertin affirme, ce n'est en aucun cas 'le cabinet du ministre de l'Intérieur qui a envoyé un commissaire au CSU' ou qui aurait eu des échanges avec elle", explique le ministère de l'Intérieur dans un communiqué en rappelant que c'est sous la "seule autorité" du procureur de Paris "que des policiers enquêteurs ont été dépêchés au CSU de Nice".



Pour le ministère de l'Intérieur, "il serait très utile que Mme Bertin soit auditionnée par les enquêteurs et puisse leur produire les identités et les fonctions des personnes qu'elle met cause, les mails qu'elle évoque et leur contenu"."Les accusations indignes de ce jour s'inscrivent dans la suite des polémiques virulentes que certains élus de Nice ont souhaité entretenir puis alimenter chaque jour depuis le terrible attentat du 14 juillet", dénonce Beauvau en appelant "chacun à reprendre ses esprits". "La vérité, la transparence et la dignité exigent que l'enquête conduite sous l'autorité des magistrats instructeurs puisse de dérouler dans les meilleures conditions : la France le doit aux victimes de cet acte odieux", poursuit le ministère en soulignant qu'il "contribue activement à cette œuvre de vérité, par la mobilisation des services



Face à la polémique, le patron de la police nationale a organisé, fait rare, une conférence de presse au ministère pour garantir que ni le cabinet du ministre ni Bernard Cazeneuve lui-même "n'ont eu à intervenir dans le cadre de cette remontée classique" d'informations. Jean-Marc Falcone a menacé de porter plainte à son tour, "ne pouvant accepter qu'il soit porté atteinte à la réputation" de ses hommes, mais a aussi invité Sandra Bertin à dénoncer nommément le fonctionnaire qui aurait ainsi agi, promettant d'en tirer "toutes les conséquences" si cela était avéré. "Les polémiques et manipulations qui portent atteinte à la police nationale, à ses dirigeants et à son ministre doivent cesser", a-t-il lancé.

ESTROSI RIPOSTE

Cette plainte n'a pas manqué de faire réagir Christian Estrosi. L'ancien maire de Nice a aussitôt rejeté surnTwitter "les accusations scandaleuses du ministre d'instrumentalisation" des propos de la policière, à qui il assure son soutien.





L'ex-maire de Nice assure également que la municipalité a découvert dans Le Journal du dimanche les propos de la policière municipale Sandra Bertin. Cette dernière devra produire "l'ensemble des preuves dont elle dispose devant la justice", demande de son côté la municipalité dans un communiqué.

PERSISTE ET SIGNE

Malgré les communiqués et déclarations de l'Intérieur et de la police nationale, la policière de Nice a maintenu ce dimanche soir sur France 2 ses accusations. "Il y a un commissaire de police qui s'est présenté dans mon bureau, m'expliquant être envoyé par le cabinet du ministère et avoir besoin d'éléments de réponse quant au visionnage des caméras", a-t-elle assuré. "Il me met en relation téléphonique avec une personne qui se présente elle aussi comme faisant partie du cabinet du ministre de l'Intérieur et qui décline son nom, son prénom et qui m'indique avoir besoin de précisions quant à l'événement", a-t-elle poursuivi.

"Dans le cadre de ces précisions, (cette personne) me demande de noter précisément dans le rapport les points de barrage où était positionnée la police municipale et où était positionnée la police nationale. Je lui réponds qu'en fonction de ce que je vois, je lui indiquerai, et qu'évidemment je n'inventerai rien", a encore raconté Mme Bertin. "Partant de là, elle me demande une version modifiable de mon rapport, ce à quoi je m'oppose", a-t-elle ajouté, affirmant avoir été ensuite "littéralement harcelée téléphoniquement : au fur et à mesure que le temps passe, les appels sont de plus en plus rapprochés".

Après avoir envoyé son rapport, la personne se présentant comme un membre du cabinet de M. Cazeneuve a rappelé le commandant de police présent dans la pièce, toujours selon Mme Bertin : elle "lui demande de me faire modifier certains éléments, certains paragraphes, en me demandant notamment de faire apparaître sur certains endroits des positions de la police nationale"."Encore une fois je m'y oppose, le commandant de police s'énerve. Plusieurs personnes ont pris ma défense en disant qu'à un moment il fallait arrêter. (Le policier) indique à une des personnes --là encore je ne dis pas son nom, l'enquête le révélera-- qu'il la réquisitionne, qu'il faut modifier le rapport", a conclu la policière. Par la suite, son avocat a annoncé que sa cliente allait faire un signalement au procureur pour faux en écriture publique.

"LES MENSONGES" DES RESPONSABLES NIÇOIS

Invité du JT de France 2, le ministre de l'Intérieur a de son côté dénoncé une "campagne de vilenies" contre lui. "Cela fait dix jours que nous sommes quasiment quotidiennement confrontés à des attaques, des insinuations, des mensonges de la part de gens à Nice qui, pour certains, exercent des responsabilités politiques", a-t-il déclaré, évoquant des "manœuvres de basse politique". "J'ai la nausée de voir ce qui se passe" et un "profond dégoût", a-t-il affirmé.

"Je suis tout à fait serein quant à l'issue que la justice donnera à la plainte que j'ai déposée car je connais la vérité : aucun membre de mon cabinet n'a été en contact avec Mme Bertin", a-t-il assuré. "La campagne acharnée qui est menée contre moi est une campagne dont je sortirai renforcé car c'est une campagne de vilenies, de calomnies face à laquelle je rendrai coup pour coup", a-t-il martelé. "Je n'accepterai pas qu'on continue à mettre en cause mon honneur et ma dignité de ministre de l'Intérieur."

"Il est d'usage quand il y a un événement en France qu'on fasse remonter au cabinet du directeur général de la police nationale des informations. Ces informations n'ont pas vocation à être versées au dossier de l'instruction, donc elles n'ont aucun impact sur l'établissement de la vérité", a-t-il détaillé, jugeant cette "polémique absurde et ridicule"

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