Agriculture: la vie après la faillite

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Béatrice and Stéphane M. ont dû abandonner l'élevage de veaux après une faillite. Ils sont dans leur maison, le 26 août 2019, à Parne-sur-Roc, près de Laval.
Béatrice and Stéphane M. ont dû abandonner l'élevage de veaux après une faillite. Ils sont dans leur maison, le 26 août 2019, à Parne-sur-Roc, près de Laval.
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© AFP, JEAN-FRANCOIS MONIER
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AFP, publié le mercredi 18 septembre 2019 à 14h07

"Aujourd'hui encore, on ne peut plus passer devant la ferme, c'est trop dur": après une liquidation judiciaire, Béatrice M. et son mari Stéphane, ex-éleveur de veaux en Mayenne, ont dû changer de vie. Stéphane a failli "faire une bêtise" raconte Béatrice, en étouffant un sanglot.

Le couple habite près de Laval, une des capitales de l'élevage laitier en France, siège du géant Lactalis, et tente de revivre après une faillite éprouvante. Stéphane est devenu chauffeur dans les travaux publics.

Mais les procédures judiciaires continuent. Ils sont aidés dans leurs démarches par l'association Solidarité Paysans, qui parraine aussi la sortie du film "Au nom de la Terre" du réalisateur Edouard Grangeon. Guillaume Canet y incarne un agriculteur surendetté, poussé au suicide. Le film sort en salles le 25 septembre.

Dès le lancement de l'élevage de veaux de Stéphane, le groupe néerlandais d'aliments pour bétail Denkavit avec lequel il était sous contrat, a exigé des stalles en inox, pour remplacer les cases en bois qui dataient de la génération précédente. 

Un investissement "impossible" pour l'éleveur, déjà endetté par le coût de la reprise de l'exploitation. 

"Quand les choses ont mal tourné, on s'est retrouvé seul", raconte Béatrice, son épouse, aide-soignante. "Même le centre de gestion ne voulait pas aider Stéphane à faire sa demande de redressement judiciaire sans être payé d'abord. Stéphane pensait que tout était de sa faute, un jour je l'ai vu prendre une carabine et mettre des cartouches, il fallait le surveiller pour l'empêcher de passer à l'acte".

Sur fonds de prix du lait très bas, un événement imprévu comme une épidémie animale et des frais de vétérinaires ou une sécheresse et l'achat de fourrage pour nourrir le troupeau, peuvent accélérer la sortie de route.

- Les bio aussi font faillite -

Exactement ce qui est arrivé à David D., 37 ans, éleveur et producteur de lait bio avec sa femme Sandrine, installés depuis 2014 à quelques kilomètres de chez Stéphane et Béatrice.

Dans les travées de son étable, ses yeux clairs s'embrument. "A un moment donné, on voit qu'on ne va plus faire face à nos charges" glisse-t-il. "Le mot redressement judiciaire fait peur, mais il ne faut pas", relève-t-il, bravache. Sur sa camionnette blanche, il a placardé en grandes lettres noires l'expression "Tous un peu vache", et décidé de continuer l'élevage, qu'il aime, avec l'aide de Solidarité Paysans.

En 2016, leurs champs de maïs ont été dévastés par des insectes ravageurs. En bio, pas de traitement chimique. La récolte a chuté à une tonne au lieu de dix. L'herbe aussi a manqué. "En 2018, j'ai acheté du foin, cher, il y avait pénurie partout", dit David.

Au même moment, l'Etat a arrêté de verser les aides "au maintien" destinées aux agriculteurs bio. "Au total, pour 30.000 euros que nous n'arrivions pas à financer, la banque a arrêté de nous soutenir, et on a vu un mur devant nous", calcule David.

Le couple d'éleveurs cochait pourtant toutes les cases de la transition agricole et écologique en cours: lait biologique, troupeau de vaches nourries à 95% d'herbe par la ferme elle-même. 

- "Pas de droit à l'erreur" - 

Le 25 novembre, David doit présenter un plan à ses créanciers et prouver que son exploitation est viable. En échange, il espère un étalement de ses annuités d'emprunt.

Pour Jean-Pierre et Stella R., la dette a été remboursée à 40%. Le reste est repoussé en 2026. Mais ils sont fatigués.

A quelques kilomètres des couples précédents, ces éleveurs laitiers, également en redressement judiciaire, sont amers contre le manque d'écoute des organismes agricoles, banque, centre de gestion, sécurité sociale, syndicat, qui les avaient pourtant encouragés à se lancer.

"On nous a obligés à investir continuellement pour rester dans les +normes+ obligatoires, à agrandir les bâtiments, sous peine de ne plus recevoir de prime", affirme Stella autour de la toile cirée de la cuisine.

"Dans notre cas, les travaux étaient 20 à 30% plus chers qu'ailleurs", dit-elle car les "normes" exigeaient des matériaux spécifiques et onéreux, en raison de la proximité de la ferme avec un château, classé monument historique.

Le pire selon eux a été leur plan de financement à l'installation, bâti par la banque et les organismes agricoles sur une hypothèse de rentrées de 315 euros la tonne de lait [31,5 centimes le litre], alors que la laiterie ne leur payait à l'époque "que 214 euros". 

Aujourd'hui, la vie se complique. "Pas un jour de vacance", dit Stella. Il faut rembourser.

Pour repartir, ils misent sur le bio: moins d'achats extérieurs, pas de maïs, ni d'antibiotiques. "On n'a pas le droit à l'erreur".

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