13-Novembre: la menace terroriste en pleine mutation

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Des secouristes et des forces de sécurité après l'explosion d'un colis piégé, le 24 mai 2019 à Lyon
Des secouristes et des forces de sécurité après l'explosion d'un colis piégé, le 24 mai 2019 à Lyon
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© AFP, PHILIPPE DESMAZES

publié le dimanche 12 septembre 2021 à 18h14

Un commando surentraîné, convoyé de Syrie ou d'Irak pour frapper la France au nom du Jihad: ce scénario des attentats du 13 novembre 2015 est aujourd'hui jugé de moins en moins probable, quoique jamais écarté par les acteurs de l'antiterrorisme.

Si la menace reste très élevée, elle a pris une nouvelle forme, plus autonome vis-à-vis des organisations terroristes islamistes et portée par des auteurs aux profils plus complexes, que l'arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan pourrait galvaniser en vue d'un passage à l'acte.

- Un risque toujours élevé -

Depuis 2020, la France a été touchée par sept attaques qualifiées de terroristes, dont la dernière au commissariat de Rambouillet (Yvelines) en avril. A celles-ci s'ajoutent, selon les autorités, six projets déjoués sur la même période, dont celui en avril contre une église à Béziers (Hérault).

Le nombre d'inscrits au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) est passé d'environ 10.000 en 2017 à 7.535 au 1er septembre.

Mais cela ne doit pas être interprété comme un recul du risque. "Désormais, on assume de clôturer les individus sur lesquels les éléments recueillis ne sont pas suffisants pour prioriser les moyens sur les personnes pouvant constituer une réelle menace", décryptait fin juin une source sécuritaire. 

Le 15 juillet, Al-Qaïda a diffusé une nouvelle vidéo évoquant les caricatures de Mahomet et appelant à s'en prendre à la France alors que s'est ouvert mercredi et pour huit mois le procès des attaques du 13 novembre 2015.

"C'est une occasion de faire une opération de manière beaucoup plus retentissante à ce moment-là", estimait fin mai auprès de l'AFP le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard.

S'y ajoute le délicat suivi des sortants de prison - 120 en 2020, au moins 59 en 2021. "Certains, frustrés de ne pas avoir pu commettre leur acte, peuvent nourrir un sentiment de revanche", alerte la source sécuritaire.

- Une menace qui s'autonomise -

"La menace islamiste n'est jamais là où on l'attend. Quand on commence à comprendre comment elle fonctionne, elle change", résume M. Ricard.

Depuis deux ans, elle est le fait d'assaillants plus "autonomes" dont le lien avec les organisations terroristes - qui ne revendiquent plus systématiquement leurs actions - s'est largement distendu.

"C'est la rencontre d'une atmosphère d'hostilité envers l'Etat, perçu comme un ennemi de l'islam, et des profils d'individus perméables et réceptifs à ce type de discours", selon la source sécuritaire, en phase avec la notion de "jihadisme d'atmosphère" développée par Gilles Kepel, spécialiste du monde arabe.

En parallèle de ces discours, le "cyberjihad" s'est accru depuis la chute du califat autoproclamé de l'organisation Etat islamique (EI). Il offre une propagande toujours résiliente et accessible en deux clics sur internet.

"Certaines vidéos sont devenues des classiques, des musts, et on n'arrivera jamais à s'en débarrasser", déplore la source sécuritaire.

- Une détection plus difficile -

Depuis l'attaque au colis piégé à Lyon en mai 2019, tous les auteurs d'attentats étaient inconnus des services de renseignement.

Individus tour à tour ultra-religieux, politisés, fascinés par la violence, dépressifs, avec des troubles psychiatriques et, plus récemment, mineurs ou jeunes majeurs en rupture: "au moins six profils différents" se dégagent et parfois se superposent, avec des "motivations extrêmement variables", insiste la source sécuritaire.

Leur "isolement social extrême", leur "mode opératoire simple" - souvent un couteau - sans recherche d'armes ou d'explosifs et leur instabilité personnelle qui les conduit à "basculer" en quelques heures "sans signe précurseur" sont autant d'obstacles à leur détection.

Pour y remédier, une nouvelle loi antiterroriste promulguée fin juillet est venue pérenniser la technique dite de l'algorithme qui permet d'analyser des données de navigation sur internet fournies par les opérateurs télécoms et de l'étendre aux URL de connexion.

"Seule l'interaction physique permet de jauger l'intention du passage à l'acte" et "il se passera longtemps avant que l'algorithme devienne l'alpha et l'oméga des services", tempère la source sécuritaire.

- La crise afghane -

"On ne peut pas exclure que la victoire des talibans et l'instauration d'un émirat islamique en Afghanistan galvanisent un certain nombre d'individus" déjà présents sur le territoire français, prévient un acteur du renseignement.

"Il faudra être attentif aux prises de position du nouveau régime sur des sujets de société comme le blasphème", ajoute la source sécuritaire.

En revanche, selon cette source, l'hypothèse de départs de Français par centaines vers l'Afghanistan, comme cela s'était produit en Irak et en Syrie, n'est pas la plus probable. Seuls 90 Français sont partis faire le jihad en Afghanistan depuis les années 1990. Les derniers départs - deux couples, passés par l'Algérie - remontent à 2017.

"Pour passer en Syrie et en Irak, il y avait des réseaux logistiques sur zone, des réseaux d'aide en Turquie avec des passeurs. Tout cela n'existe pas" en Afghanistan, plus éloigné géographiquement, souligne le cadre du renseignement.

Enfin, l'autre préoccupation est le risque d'infiltration de personnes radicalisées parmi le flux de migrants. Cinq Afghans exfiltrés de Kaboul par la France et soupçonnés de liens avec les talibans font déjà l'objet d'une surveillance administrative.

"Le flux migratoire afghan n'a pas commencé cet été, c'est un risque de longue date auquel les services sont sensibilisés", rappelle la source sécuritaire, prudente face à "l'accroissement" annoncé du nombre de migrants.

"Le criblage est précis et exhaustif quand on parle d'individus partis d'Europe en Syrie et en Irak, c'est plus compliqué pour l'Afghanistan mais la coopération internationale permet de rester efficace", assure le responsable au renseignement.

Dans ce domaine, les talibans peuvent-ils aussi être un interlocuteur? "Ils combattent l'Etat islamique, ils ont donc un certain nombre d'informations, glisse un bon connaisseur de ces dossiers. L'enjeu est énorme, tout est bon à prendre".

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