L'avenir en pointillé des "récupérateurs" de la décharge de Dakar

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Deux chiffonniers commencent leur journée sur la décharge de Mbeubeuss, à Dakar, le 14 juillet 2021
Deux chiffonniers commencent leur journée sur la décharge de Mbeubeuss, à Dakar, le 14 juillet 2021
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© AFP, JOHN WESSELS
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publié le jeudi 29 juillet 2021 à 10h42

C'est un petit monde en sursis, celui des "récupérateurs" de plastique et de métal de l'immense décharge de Mbeubeuss, aux portes de Dakar. Un centre de recyclage devrait y voir le jour dans quatre ans, menaçant des milliers d'emplois.

Pour l'instant, ils sont encore nombreux à arpenter le sol jonché d'ordures et à ramasser les bouteilles et autres déchets en plastique à l'aide de bâtons à la pointe crochue, au milieu des vaches et de centaines d'oiseaux en quête de leur pitance.

L'odeur est rance et la chaleur intense sur cette montagne de déchets multicolores en forme de volcan que les ramasseurs surnomment "Yemen".

Des camions-bennes viennent régulièrement déverser de nouveaux chargements, entraînant une ruée des récupérateurs, toujours à l'affut des meilleures pièces.

"Tout le monde s'enrichit ici", assure Laye Niaye, un agent de sécurité, en observant hommes, femmes et enfants patauger dans les ordures.

Dakar, capitale en croissance constante de plus de trois millions d'habitants, produit chaque année des milliers de tonnes de déchets, dont la plupart aboutissent à Mbeubeuss, à une trentaine de kilomètres du centre de Dakar.

La décharge a la réputation d'être une importante source de pollution. Parmi les nuisances: les fumées nocives qui s'échappent des brasiers allumés pour isoler les métaux et qui envahissent les zones résidentielles voisines. 

La décharge est tellement vaste - environ 115 hectares - qu'il est difficile de contrôler ce qui s'y passe. Des villages informels y ont même vu le jour.

- Courage et détermination -

Après des décennies de gestion chaotique, le gouvernement sénégalais prévoit de transformer la décharge à ciel ouvert en une unité de recyclage et de valorisation des déchets à l'horizon 2025. 

Mais ce projet menace l'économie informelle florissante qui s'y est développée. 

On estime à 2.000 le nombre de personnes qui, ignorant la puanteur et les vapeurs toxiques, y gagnent plus ou moins bien leur vie.

Pour s'en sortir correctement, "il faut être dur, courageux, déterminé", souligne Mouhamadou Wade, un quinquagénaire au corps sec et musclé ayant passé les 30 dernières années à s'activer sur la décharge.

Comme beaucoup d'autres ici, il voit d'un mauvais oeil le projet de centre de tri.

S'il est dangereux et sale, le travail sur la décharge peut s'avérer payant pour les meilleurs.

Selon une étude réalisée en 2018 par l'ONG Wiego sur l'emploi informel des femmes, un quart des récupérateurs de Mbeubeuss gagnent plus de 100.000 francs CFA par mois (152 euros), soit près de deux fois le salaire minimum au Sénégal.

Quelques-uns gagnent le double, et d'autres beaucoup moins.

Les récupérateurs vendent les matières recyclables qu'ils collectent à des grossistes, qui les revendent à leur tour à des sociétés spécialisées.

Souleiman Diallo, 40 ans, est justement en train de charger de grosses balles de plastique à l'arrière du camion d'un négociant. 

"C'est très difficile, mais il n'y a pas de travail" ailleurs, dit-il.

- 'Toujours perdants' -

Pape Ndiaye, 66 ans, porte-parole de l'association des récupérateurs, estime que l'activité contribue à "protéger l'environnement", mais qu'avec des prix qui stagnent depuis 20 ans (le kilo de plastique vaut toujours 75 francs CFA, ou 11 centimes d'euro), ce sont les intermédiaires qui en profitent, alors que "les récupérateurs sont toujours les perdants". 

La décharge est placée sous la supervision de l'Unité de Coordination de la Gestion des déchets solides (UCG). Pour son responsable sur place, Abdou Dieng, les principales préoccupations sont les feux et la fumée.

Il s'énerve tout à coup en voyant des fumeroles s'élever d'un coin de la décharge récemment recouvert de gravier et de sable, signe que quelqu'un a allumé un nouveau brasier.

"Dès que je mets la main sur lui, je vais lui créer beaucoup de problèmes", promet le jeune homme, envoyé il y a un an parce que les riverains se "révoltaient" contre les nuisances.

Selon Maguette Diop, de l'ONG Wiego, le contrôle des feux par le personnel de l'UCG a déjà permis de réduire le nombre de maladies dans le voisinage.

En juin, le président Macky Sall a promis une aide aux récupérateurs qui vont perdre leur source de revenus avec l'arrivée du centre de tri.

Mais d'après Mouhamadou Wade, le vétéran de la décharge, personne n'est vraiment rassuré. "On ne sait pas de quoi demain sera fait", soupire-t-il.

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