Youssoupha condamné pour menaces de mort contre Zemmour ? Attention à cette infox

Youssoupha condamné pour menaces de mort contre Zemmour ? Attention à cette infox

publié le mercredi 02 juin 2021 à 17h10

Choisi pour interpréter l'hymne des Bleus pour l'Euro-2020, le rappeur Youssoupha est accusé par des publications Facebook d'avoir menacé de mort Eric Zemmour dans un de ses morceaux et d'avoir été condamné pour cela. C'est faux: poursuivi seulement pour diffamation et injure par le polémiste, il a eu gain de cause en appel en 2012, d'après le jugement consulté par l'AFP. Son cas illustre plus généralement la liberté d'expression artistique souvent reconnue par la justice aux rappeurs, selon des juristes interrogés par l'AFP. Rap, équipe de France de foot et extrême-droite : la polémique autour de Youssoupha, choisi pour interpréter l'hymne des Bleus à l'Euro-2020, réunit tous les ingrédients du genre. Depuis que son titre "Ecris mon nom en bleu!" a été dévoilé mi-mai, des extraits de morceaux plus anciens de cette figure du rap français ont été exhumés, notamment par le Rassemblement national (RN), pour démontrer qu'il ne serait pas digne de représenter l'esprit tricolore lors de la compétition continentale qui débute le 11 juin.

Sur Facebook, plusieurs publications ont creusé ce sillon en affirmant que Youssoupha avait proféré des menaces de mort contre le polémiste Eric Zemmour dans un de ses anciens titres et qu'il avait été condamné pour cela.

"Le rappeur youssoupha condamné pour les paroles d'une chanson où il menaçait Éric Zemmour, interprétera l'hymne des bleus lors de l'euro de foot 2021", clame une de ces publications qui totalisent plusieurs centaines de partages depuis le 20 mai, suscitant des commentaires indignés d'internautes.

Ces publications renvoient à une affaire bien réelle mais elles sont trompeuses: poursuivi pour diffamation et injure publique à l'initiative d'Eric Zemmour --mais pas pour menaces de mort-- Youssoupha a été condamné en première instance mais a eu gain de cause en appel, selon les jugements consultés par l'AFP.

L'histoire débute en mars 2009. Youssoupha, dont le premier album solo paraît en 2007, vient de publier le titre "A force de le dire" et se retrouve visé par une plainte d'Eric Zemmour, qui, à l'époque, accède à une certaine notoriété avec ses chroniques dans l'émission de Laurent Ruquier "On n'est pas couché".

En cause: une phrase du morceau où Youssoupha désigne nommément le polémiste, qui s'est distingué quelques mois plus tôt en parlant du rap comme d'une "sous-culture d'analphabètes".

"A force de juger nos gueules, les gens le savent/Qu'à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards/Chaque fois que ca pète, on dit que c'est nous/j'mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d'Eric Zemmour !"

En première instance, le tribunal correctionnel de Paris donne raison à Eric Zemmour. Le 25 octobre 2011, Youssoupha est notamment condamné à 800 euros d'amende avec sursis pour injures publiques et enjoint de supprimer de ce morceau la phrase litigieuse visant le polémiste.

"Le fait que la chanson +A force de le dire+ vise et dénonce de nombreux faits de société n'enlève pas au passage litigieux son caractère injurieux", écrit le tribunal dans son jugement, qui assure toutefois prendre en compte la spécificité du rap.

Extrait du jugement ( Jeremy TORDJMAN)Avant ce jugement, Youssoupha était revenu sur ses démêlés judiciaires dans le morceau "Menace de mort", visionné plus de 15 millions de fois sur YouTube.

En deuxième instance, la décision de justice sera toutefois radicalement différente.

Le 28 juin 2012, la cour d'appel de Paris déboute Eric Zemmour et relaxe Youssoupha en concluant que les propos poursuivis "n'excédaient pas les limites admissibles en matière de liberté d'expression artistique".

La cour prend à la fois en considération la personnalité de M. Zemmour --"polémiste connu pour son sens pas toujours bienveillant de l'humour et de la formule" et "personnage public" vis-à-vis duquel "une plus grande tolérance s'impose"-- et les formes propres à l'expression des rappeurs. Dans ses attendus, la cour indique ainsi que le rap est un "style artistique permettant un recours possible à une certaine dose d'exagération".

( Jeremy TORDJMAN)"La cour d’appel a considéré que les propos de Youssoupha ne dépassaient pas les limites de la liberté d’expression associée à tout artiste et notamment à tout artiste qui exerce dans le genre du hip-hop", explique son avocat, Me Fabien Honorat , joint par l'AFP le 1er juin.

Eric Zemmour ne s'étant pas pourvu en cassation --il a même regretté en 2018 avoir engagé toute cette procédure--, le jugement est aujourd'hui définitif. Il est donc trompeur d'affirmer que Youssoupha a été condamné pour d'hypothétiques menaces de mort, sur lesquelles la justice ne s'est par ailleurs jamais prononcée.

Plus généralement, le cas de Youssoupha, également épinglé sur Facebook pour des propos outranciers sur Marine Le Pen, est emblématique de la protection souvent accordée par les juges aux rappeurs, au nom de la liberté d'expression artistique et de la singularité de ce genre musical.

"Quand on regarde la jurisprudence, on se rend compte qu'il y a eu très peu de procédures, que très peu de rappeurs ont été condamnés et très rarement pour des paroles de chansons", souligne Nathalie Droin, maîtresse de conférences en droit public à l'Université de Bourgogne et autrice d'un article sur "rap et débat d'intérêt général" dans la revue Dalloz, interrogée le 2 juin par l'AFP.

Les condamnations sont, de fait, rares même si plusieurs affaires ont défrayé la chronique.

En novembre 1996, les deux chanteurs de NTM, Joey Starr et Kool Shen, sont condamnés à trois mois de prison ferme pour avoir, un an plus tôt, tenu des propos jugés injurieux envers la police lors d'un concert à la Seyne-Sur-Mer. Le tollé est considérable et leur peine sera allégée en appel.

Joey Starr et Kool Shen le 12 mai 1997 au palais de justice d'Aix-en-Provence, où se tenait leur procès en appel. ( AFP / SERGE PAGANO)En 2002, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, est, lui, à l'origine de poursuites contre Hamé, du groupe La Rumeur, pour avoir qualifié certains policiers "'d'assassins" dans un fanzine. Au terme de huit ans d'une procédure qui ira jusqu'à la Cour de cassation, le rappeur sera définitivement relaxé.

Egalement à l'initiative de Nicolas Sarkozy, les rappeurs du groupe Sniper ont, eux, été poursuivis pour des paroles de leur titre "La France" assimilées à des appels aux meurtres de policiers. Ils ont été relaxés en appel en décembre 2005.

"Il faut bien distinguer entre la réponse judiciaire et la récupération politique. En réalité, on va vers une forme de normalisation des rapports rap-justice", estime Arnaud Montas, auteur de l'ouvrage "Droit(s) et hip-hop" (Ed. Mare & Martin, 2020). "Cela n'empêche pas les politiques de s'emparer de temps en temps de la +problématique+ rap pour faire passer leur message", ajoute-t-il, joint par l'AFP le 1er juin.

"Depuis une quinzaine d'années, la justice admet que la liberté de création artistique des rappeurs mérite une protection particulière liée au fait que le rap est un genre artistique admettant une certaine dose d’exagération et de provocation", détaille ce maître de conférences en droit à l'université de Bretagne occidentale.

Dans une décision de 2018 cassant la condamnation d'un groupe de rap pour un morceau intitulé "Nique la France", la Cour de cassation avait ainsi appelé à tenir compte "du langage en usage dans le genre du rap" et du fait que des propos "outranciers, injustes ou vulgaires" sur le racisme prêté à la France pouvaient relever "d'un débat d'intérêt général".

"On a plutôt une jurisprudence protectrice de la liberté des rappeurs sans être totalement libertaire : quand le propos va trop loin, il y a quand même des condamnations", précise Mme Droin.

En mars 2019, un rappeur méconnu, Nick Conrad, a ainsi été condamné à 5.000 euros d'amende avec sursis pour son clip "Pendez les Blancs" où il se mettait notamment en scène enfonçant un revolver dans la bouche d'un homme blanc. "La liberté de création artistique n'est pas absolue", avaient estimé les juges, ajoutant: "Compte tenu des expressions employées et de la réitération d'appels évidents au meurtre (Nick Conrad, ndlr)ne pouvait pas ne pas avoir conscience de leur caractère incitatif à commettre des atteintes à la vie".

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