Vaccination,"interférence virale", Bill Gates : attention, cette vidéo d'une députée italienne contient des fausses informations

Vaccination,"interférence virale", Bill Gates : attention, cette vidéo d'une députée italienne contient des fausses informations

, publié le mardi 19 mai 2020 à 12h23

Vaccination inutile ou dangereuse, "interférence virale", "plans de dépopulation" de Bill Gates... : une vidéo vue plusieurs dizaines de milliers de fois depuis le 15 mai, compilant deux interventions d'une députée italienne connue pour ses positions antivaccins, contient au moins cinq affirmations fausses ou infondées.

"La députée Sara Cunial accuse Bill Gates de crime contre l'Humanité et demande son arrestation !!!", titre l'une de ces vidéos YouTube compilant deux prises de parole de l'élue devant la Chambre italienne des députés, les 24 avril et 14 mai 2020.


Capture d'écran YouTube prise le 19/05/2020

Dans la vidéo, également partagée sur Facebook, la députée (non inscrite), exclue en 2019 du groupe parlementaire du Mouvement Cinq Etoiles (qui se présente comme anti-système), cible Bill Gates et les projets autour d'un vaccin contre le Covid-19, "qui ne servira à rien" selon elle.

"Le vrai objectif de tout ça est le contrôle total, la domination absolue des êtres humains, réduits à l'état de cobayes et d'esclaves", affirme celle qui avait qualifié en 2018 la vaccination de "génocide gratuit".

Pour autant, au moins cinq des affirmations censées appuyer sa démonstration sont fausses ou infondées. 

«Depuis des décennies, [Bill Gates] se mobilise pour développer des plans de dépopulation. (...) Il dit - je cite - dans une de ses déclarations : "si nous faisons du bon travail avec les nouveaux vaccins, la santé et la santé reproductive, nous pouvons réduire la population mondiale de 10 à 15%." Et il poursuit - j'ouvre les guillements : "seul un génocide peut sauver le monde".» (14/05/2020)

FAUX.  La députée Sara Cunial détourne là des propos tenus en 2010 par Bill Gates lors d'une conférence.

"Le monde compte aujourd'hui 6,8 milliards de personnes. On devrait atteindre 9 milliards. Si nous faisons un très bon travail sur les nouveaux vaccins, la santé et la santé reproductive, on pourrait réduire cela de peut-être, 10 ou 15 %, mais on gardera un taux de croissance [démographique] d'environ 1,3", déclarait-il, pour expliquer comment atteindre la neutralité carbone.

De nombreuses publications accusent depuis le cofondateur de Microsoft de vouloir réduire la population mondiale par l'intermédiaire de sa fondation, créée en janvier 2000 et engagée notamment dans les travaux de recherche de vaccins. Toutefois, ce n'est pas la population mondiale que le milliardaire américain espère voir réduite de "10 ou 15%", mais la croissance démographique mondiale (qui resterait toutefois positive).


Capture d'écran du site ted.com prise le 19/05/2020

Selon Bill Gates, un des leviers de croissance économique et de développement dans les pays les plus pauvres est de ralentir la croissance démographique, afin que les gouvernements disposent de plus de moyens pour améliorer la vie de leurs administrés.

Dans cette perspective, développer des vaccins est selon lui essentiel afin de réduire la mortalité, notamment infantile, et d'amorcer un "cercle vertueux (...) pour sortir un pays de la pauvreté".

La citation prêtée au milliardaire par la députée italienne, selon laquelle il aurait affirmé que "seul un génocide peut sauver le monde", est quant à elle introuvable, et n'a jamais été reprise par des médias.

"Grâce à ses vaccins, [Bill Gates] a réussi à stériliser des millions de femmes en Afrique." (14/05/2020)

FAUX. L'élue italienne reprend une rumeur - depuis démontée - selon laquelle des vaccins envoyés en Afrique viseraient à rendre stériles les Africaines.

Cette rumeur est partie du Kenya en 2014, comme l'a rapporté le journal Le Monde. Des analyses commandées par des évêques kenyans sur des échantillons sanguins de femmes kenyanes vaccinées contre le tétanos avaient montré la présence d'hormones de grossesse HCG (hormone chorionique gonadotrophique) dans leur sang, preuve selon les évêques d'une volonté de rendre le femmes stériles à travers la vaccination.

Dans un communiqué commun, l'OMS et l'Unicef avaient affirmé en réponse que le vaccin était "sûr". "Il est important de signaler que les analyses du contenu d'un médicament, par exemple le vaccin contre le vaccin contre le tétanos, doivent être réalisées dans un laboratoire approprié, et à partir d'un vaccin/médicament extrait d'un emballage neuf, et non à partir d'un échantillon sanguin", soulignaient les deux organisations. 

Un médecin responsable de l'un des laboratoires ayant effectué les analyses avait finalement expliqué au journal kenyan The Daily Nation que les résultats des tests avaient été mal interprétés, et que le vaccin antitétanique incriminé ne contenait pas l'hormone de grossesse accusé par les évêques de rendre les femmes stériles. Selon lui, la nature des échantillons envoyés à ses équipes n'avait pas été précisée, et les tests n'avaient pas été réalisés de manière appropriée.

Le ministère kenyan de la Santé a également démenti à plusieurs reprises toute nocivitié du vaccin antitétanique (voir ici, ici et ici).


Un enfant reçoit un vaccin contre la polio à Hyderabad, dans le sud de l'Inde, le 20 juin 2016 (Noah Seelam)

"[Bill Gates] a provoqué une épidémie de poliomyélite qui a paralysé 500.000 enfants en Inde." (14/05/2020)

FAUX. Comme Sara Cunial, plusieurs sites et publications sur les réseaux sociaux affirment qu'une campagne de vaccination contre la polio en Inde, soutenue par Bill Gates, aurait été "à l'origine d'une épidémie de polio dévastatrice paralysé 496.000 enfants entre 2000 et 2017". Selon ces articles, les autorités indiennes auraient ensuite abandonné la campagne et toute coopération avec la fondation Gates en 2017, ce après quoi le nombre de cas de poliovirus dérivés d'une souche vaccinale aurait "chuté de façon précipitée". 

Dans les faits, le vaccin ne peut pas "directement" donner la polio aux enfants vaccinés. En revanche, ce vaccin oral de type 2 peut muter à de rares occasions, comme l'explique l'OMS : "les poliovirus dérivés de souche vaccinale sont des formes rares du poliovirus, qui ont évolué génétiquement à partir du virus atténué (affaibli) présent dans le vaccin antipoliomyélitique oral (VPO)". 

Les statistiques de l'OMS font seulement état de 17 cas dans lesquels la polio a été contractée à cause de virus dérivés d'une souche vaccinale en Inde entre 2000 et 2017, comme l'indique la capture d'écran ci-dessous. 


Capture d'écran du site de l'OMS prise le 20 mai 2020

Les fausses affirmations autour d'un lien entre vaccination contre la polio et la "paralysie" d'enfants s'appuient souvent sur une étude indienne publiée en 2018. Cette analyse statistique fait le lien entre une forme de paralysie, la "paralysie flasque aiguë non-polio" (NPAF) et les campagnes de vaccination contre la polio.

Cependant, cette étude est controversée pour ses méthodes, et ses auteurs n'ont jamais indiqué que "les cas de NPAF rapportés dans [l']article étaient dû à la vaccination". 

Interrogée par l'AFP, la fondation Bill et Melinda Gates a répondu dans un courriel du 11 mai que ces "allégations étaient fausses". Elle n'a pas non plus été "expulsée" d'Inde en 2017, et explique sur son site mener des projets dans deux États du nord du pays. Le ministre indien de la Santé a également démenti avoir suspendu la coopération médicale avec la fondation.

Les nombreuses publications à propos du vaccin contre la polio en Inde ont fait l'objet d'un fact-checking publié le 20 mai par l'AFP. 

"Il existe déjà de fortes preuves que la vaccination contre la grippe cause 40% de cas de Covid en plus par interférence virale." (24/04/2020)

FAUX. Les propos de la députée italienne sont un "tissu d'âneries", affirme à l'AFP Bruno Lina, professeur de virologie et membre du conseil scientifique. "L'interférence virale, c'est lorsque vous faites une infection, vous développez une réponse interféron, et cette réponse, qui est immunitaire, va vous rendre résistants à l'ensemble des agents infectieux", détaille-t-il.

"Il n'a jamais été démontré qu'il y a une interférence virale entre la grippe saisonnière et le nouveau coronavirus, et il n'y a aucun lien entre le vaccin contre la grippe et le risque d'infection au nouveau coronavirus", ajoute le Pr Lina.

"Il n'y aucune interférence qui a été décrite [par des chercheurs] car c'est trop tôt. Au départ de l'épidémie [de Covid-19], la situation due au Covid-19 était compliquée par une épidémie simultanée de grippe, et on est que trois mois plus tard, donc il est beaucoup trop tôt" pour ce type "déclarations tonitruantes", explique à l'AFP le virologiste Bruno Canard, directeur de recherche au CNRS à Aix-Marseille. 

"Un vaccin [contre le Covid-19] ne servira à rien en raison de la mutabilité du virus." (24/04/2020)

INFONDÉ. La question des mutations du virus est cruciale dans le cadre des recherches lancées sur des vaccins, l'efficacité de certains pouvant être mise à mal par une évolution du virus. Mais malgré des mutations, "la traque du virus n'indique pas pour l'instant de tendance vers une version 2 du virus", a assuré fin avril Ian Jones, professeur de virologie à l'université de Reading (Angleterre).

"Le nouveau coronavirus est hyperstable, on est très étonnés par cela", affirme le Pr Bruno Lina. "Il y a une confusion : un virus peut connaître de petits changements sur un nucléoïde ou une acide aminée, mais cela ne veut pas dire que c'est un virus mutant", souligne-t-il au sujet du nouveau coronavirus.

"Ce n'est pas un virus facile qui va tranquillement se laisser réduire à 0, sa capacité de mutation est importante et c'est une inconnue qu'il faut étudier, mais de là à dire qu'un vaccin ne servira à rien, c'est faux", explique de son côté le virologiste Bruno Canard.


Un chercheur travaille sur un vaccin contre le Covid-19, à Copenhague, le 23 mars 2020 (Thibault Savary / AFP)

"Si on se rend compte qu'il mute beaucoup, il faudra penser à mieux investir dans des méthodes de diagnostic et de thérapie et ne pas mettre tout l'argent dans les vaccins", estime-t-il toutefois.

"À ce stade, le taux de mutation du virus laisse penser que le vaccin développé pour le SARS-CoV-2 serait un vaccin unique, plutôt qu'un nouveau vaccin chaque année comme pour le vaccin contre la grippe", estime cependant Peter Thielen, généticien moléculaire à l'université John Hopkins (Etats-Unis), cité par le Washington Post. 

Si un vaccin est trouvé, "il n'y aura pas besoin de le refaire chaque année", juge lui aussi le Pr Bruno Lina.

A ce jour, une douzaine d'essais cliniques ont débuté, dont une moitié en Chine, selon les données de la London School of Hygiene & Tropical Medicine, sur une centaine de projets recensés.

D'autres affirmations de la députée, concernant notamment la politique italienne, ont été démontées par nos confrères du média de vérification italien Pagella Politica.

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