Un "trafic de vote" lors de l'élection américaine de 2020 ? Attention aux affirmations du documentaire "2000 mules"

Un "trafic de vote" lors de l'élection américaine de 2020 ? Attention aux affirmations du documentaire "2000 mules"

publié le lundi 16 mai 2022 à 18h34

De nouvelles "preuves" d'une élection présidentielle "volée" par Joe Biden en 2020 ? C'est ce veut démontrer "2000 mules", nouveau documentaire réalisé par le journaliste conservateur Dinesh D'Souza et sorti le 7 mai. Ce reportage, massivement relayé aux Etats-Unis, notamment par Donald Trump, prouverait "une opération massive de collecte illégale de bulletins de vote" lors du scrutin. Un discours aussi repris en France par des publications sur Twitter. Or aucune des preuves "révélées" par le documentaire ne viennent soutenir de telles allégations, selon plusieurs experts contactés par l'AFP. Par ailleurs, des dizaines de juges ont déjà rejeté les accusations de fraude pour cette élection, considérée comme l'une des "plus sûres" jamais tenues.Pour le journaliste Dinesh D'Souza, le constat est clair : "Ils ont truqué et volé l'élection présidentielle de 2020". Avec son documentaire "2000 mules", sorti le 7 mai en ligne, le réalisateur conservateur déclare vouloir mettre à jour de multiples opérations de collecte illégale de bulletins de vote, qui se seraient tenues lors du scrutin pour l'élection présidentielle de 2020 entre Joe Biden et Donald Trump.

Données de géolocalisation et images de caméra de surveillance à l'appui, ce documentaire d'une heure et demi cherche à démontrer que plus de deux mille "mules" - terme emprunté au trafic de stupéfiants qui désigne les transporteurs de drogue - auraient été payées pour collecter et déposer dans les urnes quelques centaines de milliers de bulletins de vote par correspondance d'autres électeurs. Ce "trafic de vote" se serait produit dans plusieurs "swing states", comme la Pennsylvanie ou la Géorgie, Etats-clés dont le résultat a un impact décisif sur l'élection.

Aux Etats-Unis, le film devenu très viral a reçu un soutien de poids, en la personne de Donald Trump. Dans un communiqué publié le 5 mai, l'ancien président des Etats-Unis a salué un documentaire "qui prouve une opération massive de collecte illégale de bulletins de vote".

En France, ces accusations ont aussi commencé à être partagées sur Twitter ou sur la messagerie Telegram depuis la sortie du documentaire. Sur Sud Radio, l'animateur André Bercoff a aussi relayé ce documentaire censé démontrer "comment truquer une élection présidentielle". Sur les ondes de la radio, il y a décrit un documentaire "tout à fait étonnant" qui expliquerait "comment on trafique numériquement et électroniquement une élection présidentielle".

Ces accusations de fraude s'avèrent toutefois infondées, comme l'ont indiqué plusieurs experts à l'AFP. "Les prétendues preuves présentées dans le film ne sont que circonstancielles et les réalisateurs ont tiré des conclusions scandaleuses sans justification suffisante", a expliqué à l'AFP Barry Burden, directeur du centre de recherche sur les élections de l'université du Wisconsin-Madison.

A Los Angeles, une boîte aux lettres pour déposer les bulletins de vote, lors de l'élection présidentielle de 2020 (12 octobre 2020). ( AFP / Frederic J. BROWN)Aux Etats-Unis, un système de vote par correspondance massivement utiliséCes nouvelles accusations de fraude électorale viennent encore une fois cibler le vote par correspondance, sujet à beaucoup de critiques Outre-Atlantique. Contrairement à la France, qui n'autorise que le vote dans un bureau de vote officiel, les électeurs américains ont le choix entre voter dans l'isoloir ou aller poster leur bulletin dans des urnes disposées dans des espaces publics les semaines qui précèdent la date officielle du scrutin. Une pratique massivement pratiquée : en 2016, près d'un électeur sur six a utilisé ce système de vote.

Au-delà du vote par correspondance, le documentaire dénonce surtout la collecte et le dépôt de bulletins par une seule et même personne ("ballot collection" en anglais). Dans les faits, 30 Etats sur 50, comme l'Arizona ou la Georgie, autorisent bien un électeur "à rendre un bulletin de vote pour un autre électeur", comme le décrit la National Conference of State Legislatures.

Toutefois, plusieurs d'entre eux (dont la Géorgie) limitent la collecte du vote par procuration, interdisant par exemple toute collecte de bulletins au-delà du cercle familial. C'est ce que critique le documentaire, qui accuse ces "mules" d'avoir été payées par de nombreuses organisations caritatives - sans citer de nom - pour collecter ces bulletins en toute illégalité.

Capture d'écran du trailer "2000 Mules", montrant des dizaines d'images de vidéosurveillance censées prouver une collecte illégale de bulletins de voteDes données de téléphone portable achetées par l'organisation True the VoteSur quoi s'appuie le documentaire pour soutenir la mise en place de ce "trafic de vote" ? Sur des données téléphoniques collectées par l'organisation True the Vote, organisation de surveillance du vote conservatrice de l'Etat du Texas qui conteste depuis 2020 le résultat de l'élection.

Sa présidente, Catherine Engelbrecht, et Gregg Phillips, présenté comme un spécialiste de l'analyse de données, mais aussi connu pour de fausses allégations de fraude électorale, affirment dans le documentaire avoir obtenu des données de géolocalisation censées prouver une collecte illégale de bulletins de vote lors de l'élection.

L'organisation affirme ainsi avoir payé pour obtenir plusieurs millions de données anonymisées de localisation, issues du partage de localisation dans les applications de smartphone. True the Vote et ses sous-traitants auraient en effet acheté de telles données dans plusieurs États, avant et après l'élection présidentielle aux États-Unis.

Capture d'écran du trailer du film 2000 Mules, montrant des données de géolocalisation de personnes participant à un "trafic de vote" (capture d'écran du 16 mai 2022)Des données de géolocalisation qui ne valident pas l'hypothèse de la fraudeAvec ces données, Engelbrecht et Phillips estiment ainsi que plus de 2.000 personnes ont visité plusieurs urnes de vote par correspondance et locaux d'organisations à but non lucratif dans des villes comme Atlanta (Géorgie) et Philadelphie (Pennsylvanie). Tout utilisateur de téléphone portable qui s'approchait plus de 10 fois d'une boîte de dépôt et plus de cinq fois d'une organisation entre le 1er octobre 2020 et le jour du scrutin, le 3 novembre 2020, était ainsi considéré comme une "mule."

Se basant en partie sur l'interview d'un dénonciateur non identifié en Arizona, Engelbrecht et Phillips affirment que les organisations à but non lucratif ont payé ces "mules" pour ramasser et livrer des votes frauduleux dans les boîtes de dépôt de bulletins. Mais la prétendue dénonciatrice, identifiée dans le film comme une réceptionniste, ne dit pas qui la payait ni combien elle gagnait.

"Les données de localisation des téléphones portables sont insuffisantes pour établir quoi que ce soit d'autre qu'une personne se trouvant à moins de 30 mètres d'un endroit particulier", indique par ailleurs Charles Stewart, professeur de sciences politiques au Massachusetts Institute of Technology. "Elles ne peuvent pas établir précisément où ils étaient ni, surtout, ce qu'ils faisaient."

Par exemple, une personne qui aurait visité plusieurs boîtes de dépôt pourrait être un livreur, un chauffeur de taxi ou un postier qui travaille dans le secteur. Selon Barry Burden, directeur du centre de recherche sur les élections de l'université du Wisconsin-Madison, les agents électoraux auraient également des raisons légitimes de visiter les boîtes de dépôt, qui sont dotées de plusieurs mécanismes de sécurité.

Par ailleurs, ces boîtes de dépôt sont intentionnellement placées dans des endroits très fréquentés, comme les bibliothèques et les campus universitaires, ce qui signifie que de nombreux citoyens ont pu aussi passer à côté de nombre d'entre elles au quotidien. "Une grande partie des données des tours de téléphonie cellulaire n'utilisent pas le GPS", explique Jason Hong, professeur à l'Institut d'interaction homme-machine de l'Université Carnegie Mellon. "Vous auriez donc beaucoup de faux positifs si vous essayez de faire des estimations fines du comportement".

En septembre 2021, le Georgia Bureau of Investigation (GBI) a par ailleurs déjà indiqué dans une lettre que les données de géolocalisation des téléphones fournies par True the Vote ne constituaient pas une preuve de récolte illégale de bulletins de vote dans l'État. "Telles qu'elles existent, ces données, bien que curieuses, ne sont pas de nature à établir un crime", avait déclaré le directeur du GBI, Vic Reynolds, dans cette lettre, comme l'a rapporté le média Georgia Public Broadcasting.

Le dépôt de plusieurs bulletins légal dans de nombreux EtatsOutre les données de géolocalisation de téléphones portables, le documentaire met en avant de nombreuses images de vidéosurveillance des urnes dans les États-clés. Des vidéos censées montrer des personnes déposant des dizaines de bulletins de vote dans des urnes, parfois tard dans la nuit.

Cependant, aucune de ces séquences ne montre des personnes déposant des bulletins plus d'une fois, et ne prouvent pas que les électeurs faisaient partie d'un système illégal de collecte de bulletins. "Même s'ils ont une vidéo de personnes déposant plusieurs bulletins de vote, tous les États ont des exceptions à leurs lois sur le dépôt des bulletins", a déclaré Stewart du MIT. "Sans preuve du contraire, la vidéo n'établit rien".

En Géorgie, les responsables électoraux ont examiné plusieurs vidéos incluses dans "2 000 Mules", comme le raconte l'Atlanta Journal-Constitution. Le secrétaire d'État républicain Brad Raffensperger avait notamment déclaré lors d'un récent débat qu'une de ces séquences montrait un homme soumettant cinq bulletins de vote pour lui-même et les membres de sa famille - une pratique légale au sein de cet Etat.

Séquence de la bande annonce du documentaire, censée montrer une "mule" postant plusieurs bulletins dans une urne (Capture d'écran du 16 mai 2022) ( Nathan GALLO)L'élection de 2020 considérée comme "la plus sûre de l'histoire américaine"Malgré la faiblesse de ces preuves, ces accusations continuent d'alimenter l'idée d'une fraude électorale lors de l'élection de 2020. Pourtant, l'Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures américaine (CISA) a déjà déclaré dans un communiqué de novembre 2020 que l'élection était "la plus sûre de l'histoire américaine".

Des dizaines de procès intentés par Trump et ses alliés visant à renverser l'élection ont échoué, et la Cour suprême des États-Unis a rejeté plusieurs accusations contestant les résultats dans des États clés. De nombreux audits et recomptages dans ces États, dont l'Arizona, la Géorgie, le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin, ont réaffirmé la victoire du président Joe Biden. Les responsables des deux partis, y compris le ministre de la Justice de Trump, William Barr, ont à plusieurs reprises rejeté les allégations de fraude généralisée.

Si des cas isolés de fraude présumée ont bien été détectés au cours des 18 mois qui ont suivi le scrutin de novembre 2020, aucun tribunal n'a donc indiqué que cette fraude ait pu affecter matériellement le résultat de l'élection.

Contacté par l'AFP, le réalisateur Dinesh D'Souza, l'organisation True the Vote et l'équipe de Donald Trump n'ont pas encore répondu aux demandes. D'Souza, qui continue d'affirmer que ces mules "ont volé" l'élection, avait plaidé coupable en 2014 dans une affaire de fraude dans le cadre du financement d'une campagne électorale d'un sénateur républicain. Devenu président en 2016, Donald Trump l'avait finalement gracié.

L'AFP a déjà vérifié plusieurs allégations de fraude affectant le résultat de l'élection américaine de 2020.

Résultats partiels par comté, au 10 novembre, en % ( AFP / Patricio ARANA, Sophie RAMIS, Frédéric BOURGEAIS, Robin BJALON)

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