"Un masque ne sert à rien": attention, cette vidéo "explicative" comporte des fausses informations

"Un masque ne sert à rien": attention, cette vidéo "explicative" comporte des fausses informations

, publié le vendredi 28 août 2020 à 14h23

Dans une vidéo partagée plusieurs milliers de fois, un homme se présentant comme "professeur de sciences" explique que pour se protéger du Covid-19, ni les masques, car "trop gros", ni les potentiels vaccins, car le "virus mute constamment", ne fonctionnent. Il conclut que cette épidémie ne tue "pas plus qu'une grippe". Toutes ces affirmations sont erronées, expliquent des scientifiques à l'AFP.

Cette vidéo "explicative" a été partagée massivement au mois d'août. Pendant dix-neuf minutes, un homme - un Québécois -  se présentant comme "professeur de sciences et microbiologiste de formation", entend dénoncer sur un ton pédagogique "les salades qu'on nous sert" sur l'épidémie de Covid-19.

Selon nos confrères de Radio Canada, qui ont consacré un article à ce sujet, la vidéo a été partagée 42.000 fois en quelques jours, avant d'être dépubliée par son auteur.

Elle continue pourtant d'être partagée, avec plus de 1.500 partages en France sur Facebook depuis le 22 août (1,2).


Capture d'écran prise le 28 août 2020

L'homme - que l'AFP a cherché à joindre - affirme notamment que les masques utilisés pour lutter contre la propagation du virus sont "trop gros" pour être efficaces, que les potentiels vaccins ne fonctionneront pas car "le virus mute constamment", et que la pandémie actuelle n'est pas plus dangereuse qu'une grippe saisonnière. 

Toutes ces affirmations sont pourtant fausses ou trompeuses.

1/ "Un masque ne sert à rien. C'est trop gros, ça ne marche pas": FAUX

Dans la vidéo, l'auteur assure que "les masques ne servent à rien" parce que le virus serait "mille fois plus petit" que les "trous des fibres du tissus" du masque.

Dans un précédent article de vérification, plusieurs experts avaient déjà expliqué à l'AFP que se concentrer sur la taille des virus n'était pas pertinent.

Le virus est effectivement plus petit que les pores du masque, mais "le virus voyage sur des gouttelettes d'eau plus grosses", expulsées lors d'éternuements, expliquait à l'AFP Jean-Michel Courty, professeur de physique à la Sorbonne et chercheur au laboratoire Kastler Brossel.

Plutôt que la taille du virus, "c'est la taille des gouttelettes qui contiennent le virus qui importe", souligne à l'AFP Julian Leibowitz, professeur en pathogénie microbienne et immunologie à la Texas A&M University.

"Les masques bien ajustés réduisent de façon significative le nombre de gouttelettes expulsées par une personne", abonde Patrick Remington, ancien épidémiologiste pour les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC) et directeur du Programme de résidence en médecine préventive à l'université de Wisconsin-Madison.

Et même les gouttelettes bien plus petites que les trous des masques qui restent suspendues dans l'air, les aérosols (moins de 5 microns), provenant de l'évaporation des gouttelettes ou de la simple respiration des porteurs du virus, peuvent être interceptées par le masque, affirme Jean-Michel Courty.

Leur filtration est possible grâce à trois effets de physique - l'effet d'inertie et les captures électrostatiques ou par diffusion - expliqués par le chercheur dans cette vidéo (entre 5'10" et 7'30").

Le masque ne fonctionne pas uniquement comme une "passoire", explique-t-il. Par exemple, les masques chirurgicaux, comme certains masques en tissu, contiennent un filtre fabriqué en polypropylène : "ce matériau attire les petites particules, comme les torchons en polypropylène qui attirent la poussière", précise-t-il.

"Les masques chirurgicaux sont effectivement traités pour avoir un effet électrostatique et attirer les plus petites particules suspendues dans l'air les aérosols", confirme Florence Elias, professeure de physique à l'Université de Paris et chercheuse au laboratoire Matière et systèmes complexes.

"Les masques n'ont pas besoin d'être efficaces à 100% pour avoir un rôle significatif sur le ralentissement de l'épidémie", juge le virologue Benjamin Neuman, de la Texas A&M University.

Dans la vidéo, l'auteur exhorte "d'arrêter de penser que le masque protège les autres".

Pourtant, l'OMS comme les autorités sanitaires considèrent le port du masque comme une mesure efficace pour limiter la propagation du virus, en plus de la distance physique et du lavage de mains. Il est d'autant plus efficace qu'il est massivement porté, car les porteurs se protègent mutuellement les uns les autres.

Il existe plusieurs travaux scientifiques relevant l'efficacité des masques, comme expliqué par des chercheurs des universités de Pennsylvanie et de Cambridge, qui soulignent que "les preuves continuent à s'accumuler montrant que les masques, y compris ceux en tissu, préviennent la transmission de l'infection".


Rassemblement antimasques à Paris, samedi 29 août 2020 (Christophe Archambault / AFP)

2/ "Un vaccin contre un virus ARN, qui mute constamment, ça ne peut pas fonctionner" :  FAUX

Dans la deuxième partie de la vidéo, l'auteur explique, dans une longue démonstration, que les virus à ARN, comme les coronavirus, sont des virus qui mutent.

Du fait de ces mutations, il assure qu'un "un vaccin contre un virus ARN, qui mute constamment, ça ne peut pas fonctionner".

"C'est totalement faux", balaie Patrick Berche, professeur émérite de microbiologie et ancien directeur de l'Institut Pasteur de Lille.

"Ce n'est pas vrai du tout", abonde Marie-Paule Kieny, virologue et présidente du Comité scientique vaccin Covid-19. 

"Les virus à ARN mutent pas mal (...) mais il y a beaucoup de virus à ARN qui ont des vaccins qui marchent très très bien. Si on prend les vaccins les plus classiques, on a ceux contre le virus de la rougeole, le virus des oreillons, le virus de la polio, le virus de l'hépatite A, de l'hépatite E, le virus de la rage, et plus récemment le virus Ebola", fait la valoir la virologue, qui souligne que "ces virus ont tous des limites à leur mutation".

"Quand on fabrique un vaccin, on essaie de prendre un segment du virus qui est relativement conservé pour qu'il soit capable de générer une immunité qui sera croisée contre les différentes variantes du virus", a expliqué à Radio Canada Cécile Tremblay, microbiologiste-infectiologue au Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM).

"Il est vrai qu'il y a des virus à ARN contre lesquels on vaccine plutôt pas très bien, comme le virus de la grippe. L'efficacité générale [du vaccin contre la grippe saisonnière] est entre 30 et 60%, et peut baisser entre 10 et 30% chez les personnes très âgées, mais c'est un cas particulier, avec un gène qui mute beaucoup", reconnaît Marie-Paule Kieny.

"Le virus de la grippe mute beaucoup plus que le coronavirus, qui en fait est très stable, grâce à un système de réparation de l'ARN", souligne Patrick Berche.

Selon lui, il ne peut toutefois être exclu que le nouveau coronavirus "puisse évoluer", "vers une moindre virulence par exemple".

"Souvent - et il y a l'exception de la grippe espagnole - on a l'impression que les virus peuvent perdre un peu de leur virulence parce qu'ils s'adaptent à leurs hôtes. Leur intérêt c'est de persister, pas de tuer leurs hôtes. Mais c'est une extrapolation qui ne peut pas être vérifiée pour le moment pour le coronavirus", conclut-il.


Une employée du Research Centers of America (RCA), en Floride, le 13 août 2020 (Chandan Khanna / AFP)

3/ "Le coronavirus c'est à peu près aussi dangereux qu'une grippe" : TROMPEUR

Après avoir comparé le nombre total de morts attribués au Covid-19 au Québec et dans une série de pays (Chine, Bélarus, Madagascar, Suède), l'auteur critique les mesures de confinement et conclut que "le coronavirus c'est à peu près aussi dangereux qu'une grippe".

Mais comme nous l'expliquions dans un précédent article, l'analyse des chiffres bruts de la mortalité du Covid-19 ne permet pas d'affirmer cela.

Comparer de cette manière une épidémie de grippe, "maîtrisée et étalée dans le temps", à une épidémie "nouvelle", "explosive", "sans vaccin" et pour laquelle "on a pris des mesures exceptionnelles", n'a "aucun sens", expliquait le 6 mai à l'AFP Grégoire Rey, directeur du centre d'épidémiologie sur les causes de décès en France.

Si l'on raisonne comme l'auteur de la vidéo, une observation rapide des chiffres de la mortalité sur des pays durement frappés peut mener à des conclusions radicalement différentes.

Un étude menée en Italie, avec les méthodes utilisées habituellement pour mesurer la mortalité de la grippe saisonnière, montre que, durant le pire mois de la pandémie de Covid-19, le nombre de morts a doublé par rapport aux années précédentes.

En Belgique, une étude similaire montrait qu'en avril 2020, la mortalité s'est rapprochée de façon inédite des niveaux enregistrés dans le pays lors de la Seconde Guerre mondiale.

Enfin, sur l'indicateur européen Euromomo, qui compile et compare les chiffres officiels de la mortalité de 24 pays européens, on peut voir facilement que les pics de mortalité observés dans les pays les plus frappés par l'épidémie sont 1,5 à 4 fois supérieurs à la mortalité observée durant les habituelles périodes grippales de l'hiver.


Comparaison du nombre de morts recensés chaque semaine dans plusieurs pays européens depuis 2015, selon le site Euromomo

Enfin, la comparaison de l'épidémie de coronavirus entre pays, comme le fait l'auteur de la vidéo, est un exercice qui doit être mené avec rigueur, rappelait à l'AFP l'épidémiogiste de Santé Publique France Daniel Lévy-Bruhl le 7 mai.

"Ce n'est pas interdit de comparer, mais il faut aller au bout en ajustant sur tous les autres facteurs" expliquait le Dr Lévy-Bruhl, évoquant "la densité de population", "le système de santé", "la manière de compter les décès", "l'intensité de mesures" à prendre en compte en cas de comparaison internationale. Ici, l'auteur de la vidéo ne prend pas de précautions et compare notamment des pays pour lesquels la fiabilité des statistiques a été remise en question - comme la Chine ou le Bélarus.

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