"Sida, 40 ans, 0 vaccin ! Covid, 10 mois, 9 vaccins !" : attention à cette comparaison trompeuse

"Sida, 40 ans, 0 vaccin ! Covid, 10 mois, 9 vaccins !" : attention à cette comparaison trompeuse

, publié le mercredi 02 décembre 2020 à 12h39

Un visuel partagé des milliers de fois sur Facebook depuis fin novembre compare l'absence de vaccin contre le VIH avec l'arrivée imminente de plusieurs vaccins contre le Covid-19. Mais comparer de la sorte la recherche vaccinale contre deux maladies aussi différentes est trompeur, expliquent plusieurs experts à l'AFP.

"SIDA, 40 ans -> 0 Vaccin ! COVID, 10 mois -> 9 Vaccins ! Eteignons nos TV & allumons nos cerveaux", peut-on lire sur le visuel ci-dessous, partagé sur des dizaines de pages Facebook ces derniers jours.


Capture d'écran Facebook prise le 02/12/2020


Capture d'écran Facebook prise le 02/12/2020

 

"Ils veulent nous faire avaler des couleuvres, mais on ne tombera pas dans le piège", réagit un internaute sous l'une des publications, au milieu de commentaires teintés de suspicion.

 


Capture d'écran Facebook prise le 02/12/2020

L'auteur du visuel souligne une réalité : la course au vaccin contre le Covid-19 a été menée à une vitesse inédite.

Depuis le 9 novembre, quatre fabricants ont annoncé que leur vaccin était efficace : Pfizer/BioNTech, Moderna, l'alliance britannique AstraZeneca/Université d'Oxford et les Russes de l'institut d'Etat Gamaleïa.

"Jamais dans l'histoire, la recherche sur les vaccins n'a progressé aussi rapidement", déclarait mi-novembre le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, après l'annonce par les laboratoires américain Pfizer et allemand BioNTech d'un vaccin "efficace à 90%", selon les résultats préliminaires.

Le Royaume-Uni est devenu mercredi 2 décembre le premier pays à approuver l'utilisation massive du vaccin de Pfizer/BioNTech.

L'Agence européenne des médicaments (EMA) doit, elle, se prononcer le 29 décembre "au plus tard" sur le vaccin du tandem américano-allemand, et d'ici au 12 janvier sur celui du concurrent américain Moderna.




Pour autant, le visuel, qui, sur la base d'une comparaison entre Sida et nouveau coronavirus, appelle à se méfier des vaccins contre le Covid-19, est trompeur.

Comparer de la sorte "deux maladies aussi différentes" est "stupide", juge le professeur Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d'Immunologie clinique au CHU Henri Mondor et responsable de la recherche clinique au sein du Vaccine Research Institute.

Pourquoi la recherche vaccinale contre le Covid-19 a-t-elle progressé aussi rapidement, alors que près de quatre décennies de recherche n'ont pas suffi pour trouver un vaccin efficace contre le VIH ?

"C'est assez simple : on a, en gros, des vaccins pour des maladies qui guérissent, c'est-à-dire pour des maladies contre lesquelles on a une protection naturelle. Avec la rougeole, la grippe, l'hépatite B, il y a une immunité naturelle qui se crée. Dans le cas du Sars-Cov-2, on va guérir parce qu'on fait des anticorps contre le Sars-Cov-2. Donc on reproduit [avec le vaccin] ce que fait la nature, parce qu'on sait exactement comment l'organisme humain se défend contre ce virus", explique le Pr Lelièvre.

"Or, si vous prenez des maladies infectieuses complexes, comme le VIH, personne n'en guérit. La réponse immunitaire contre le VIH ne se fait pas, elle est incomplète. Le VIH détruit le système immunitaire. Donc c'est pour ça que le parallélisme entre [VIH et Sars-Cov-2] est impossible", ajoute-t-il.

"Le virus du VIH est très instable, il mute beaucoup, ce qui n'est pas le cas du Sars-Cov-2", note de son côté Serawit Bruck-Landais, directrice du pôle Recherche et qualité en santé de Sidaction, qui souligne qu'"il y a plusieurs sous-types du VIH qui circulent, très différents les uns des autres, alors que pour le Sars-Cov-2 il y a, pour l'instant, au plus, deux sous-types pas très différents l'un de l'autre".




L'arrivée aussi rapide de vaccins s'explique par "un développement technologique majeur, l'ARN messager", utilisé par Pfizer/BioNTech et Moderna, "qui a permis d'accélérer le processus", rappelle le Pr Olivier Schwartz, virologiste et responsable de l'unité Virus et immunité à l'Institut Pasteur.

Par ailleurs, le Sars-Cov-2 "n'est pas très différent du Mers-Cov et du Sars-Cov-1", qui avait entraîné une épidémie en Asie du Sud-Est en 2003, note le Pr Lelièvre.

"On avait fait toute cette recherche vaccinale pour le Sars-Cov-1. C'était allé jusqu'à des essais de phase 1 mais la maladie s'était arrêtée, donc on avait pas pu aller jusqu'à des essais de phase 3. D'un point de vue vaccinologique, on était dans un monde idéal, parce que c'est un nouveau virus, mais très proche de l'autre, sur lequel on avait toutes les connaissances", détaille-t-il.

Si le Sars-Cov-2 était apparu aux débuts des années 1980, comme le VIH, la recherche vaccinale "aurait demandé beaucoup plus de temps",  juge-t-il.

L'arrivée aussi rapide de vaccins contre le Covid-19 a aussi été rendue possible par une accélération tous azimuts des procédures de recherche, de production industrielle et d'évaluation, appuyée par des financements colossaux, comme l'explique cette dépêche AFP. Le développement et la mise sur le marché d'un nouveau vaccin prennent d'habitude dix ans en moyenne.

L'Agence européenne des médicaments (EMA) insiste cependant sur le fait que "les mêmes standards réglementaires élevés de qualité, de sécurité et d'efficacité sont appliqués aux vaccins contre le Covid-19" qu'aux autres.

LCI et Le Parisien ont aussi consacré un article de vérification à ce sujet.

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