Plus de 17 000 morts liés aux vaccins en Europe ? Attention à cette interprétation trompeuse des chiffres de l'EMA

Plus de 17 000 morts liés aux vaccins en Europe ? Attention à cette interprétation trompeuse des chiffres de l'EMA

publié le mardi 27 juillet 2021 à 11h51

Un prétendu "bilan de la vaccination Covid 19 en Europe" a été partagé plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis fin juillet. Selon ce document, au 3 juillet 2021, les vaccins auraient fait plus de 17 000 morts en Europe. Ces chiffres s'appuient en réalité sur une interprétation trompeuse des chiffres de l'Agence européenne des médicaments, comme l'a expliqué l'AFP à plusieurs reprises. Les effets secondaires graves liés aux vaccins existent, mais sont rares.Cet internaute belge partage un document, intitulé "bilan de la vaccination Covid-19 en Europe", sur lequel sont indiqués des chiffres censés représenter les décès et les effets secondaires imputables aux quatre vaccins autorisés en Europe, au 3 juillet 2021. Pour Pfizer, il recense 8 426 décès, pour Moderna 4 605, pour AstraZeneca 3 871 et pour Janssen 601. En tout, le document compte un total de 17 503 décès et 527 907 effets secondaires liés à la vaccination.

Capture d'écran réalisée le 26/07/2021 sur FacebookCe document a été partagé plusieurs milliers de fois sur Facebook en Belgique et en France depuis fin juillet. Il a également été relayé sur Twitter par Denis Agret, médecin généraliste et urgentiste, dont les propos ont été plusieurs fois vérifiés par l'AFP et qui fait l'objet d'une plainte du Conseil national de l’Ordre des médecins. Les mêmes chiffres ont également été partagés par un internaute moldave et vérifiés par l'AFP. Ils circulent également dans d'autres langues, comme en anglais.

Des publications similaires circulent depuis plusieurs mois. Des internautes opposés à la vaccination actualisent régulièrement ce supposé "bilan" des morts liés au vaccin au fur et à mesure de l'avancée des campagnes de vaccination et l'AFP a déjà vérifié des chiffres analogues en mars, en mai et en juin.

Il s'agit en réalité d'une interprétation trompeuse des données de pharmacovigilance de l'Agence européenne des médicaments: plusieurs effets secondaires peuvent être signalés pour une seule personne et les effets notifiés par les médecins ou les particuliers ne signifient pas qu'un lien direct est fait avec le vaccin.

Un raisonnement trompeurToutes ces publications s'appuient sur la base de données EudraVigilance, mise en place en 2012 par l'Agence européenne des médicaments (EMA) pour collecter "des déclarations d'effets indésirables suspectés d'être liés aux médicaments" autorisés dans l'Espace économique européen (Union européenne + Islande, Liechtenstein et Norvège). Les médecins et les particuliers peuvent y faire remonter l'existence d'effets secondaires potentiels apparus plus ou moins longtemps après une injection, sur lesquels les autorités de pharmacologie devront enquêter pour déterminer si un lien peut ou non être établi avec le vaccin.

Le site Eudravigilance précise d'emblée que les informations qu'il donne "concernent des effets secondaires suspectés, c'est-à-dire des événements médicaux qui ont été observés après l'administration des vaccins COVID-19, mais qui ne sont pas nécessairement liés ou causés par le vaccin. Ces événements peuvent avoir été causés par une autre maladie ou être associés à un autre médicament pris par le patient en même temps".

Avant d'accéder aux données sur ces effets rapportés, une clause de non-responsabilité apparaît, à laquelle l'utilisateur doit donner son accord afin de pouvoir poursuivre. Cette clause précise entre autres que "les informations présentées sur ce site web ne reflètent aucune confirmation d'un lien potentiel entre le médicament et le(s) effet(s) observé(s)".

Capture d'écran réalisée sur le site Eudravigilance le 27/07/2021

Interrogée le 21 juillet 2021, l'EMA a indiqué à l'AFP que "le fait qu'une personne ait eu un problème médical ou soit décédée après une vaccination ne signifie pas nécessairement que cela ait été causé par le vaccin. Cela peut avoir été causé, par exemple, par des problèmes de santé non liés à la vaccination. Pour la plupart des médicaments, la grande majorité des effets secondaires suspectés ne sont finalement pas confirmés comme tels".

"Dans la vie réelle, les gens meurent, ont des infarctus, des thromboses, des cancers... Donc vous allez voir tous ces événements mais ça ne veut pas forcément dire qu'ils sont liés à la vaccination. Ce qui aurait été étonnant c'est qu'on ne déclare pas de décès après la vaccination", avait déclaré en mars à l'AFP Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses de l'Hôpital Henri-Mondor à Créteil et expert sur la question des vaccins à la Haute autorité de Santé, au sujet de cette base de données.

Pour parvenir aux chiffres donnés dans le document que nous vérifions, l'auteur s'est rendu sur le site d'Eudravigilance, puis dans l'onglet "rapports sur les effets indésirables suspectés des médicaments pour les substances" et dans la lettre "C" (pour covid-19). L'internaute a alors accès à tous les événements rapportés pour chaque vaccin anti-Covid utilisé dans l'Union européenne. Pour chacun, il peut consulter dans l'onglet "Number of Individual cases for a selected reaction" ("Nombre de cas individuels pour une réaction sélectionnée") un chiffre répertoriant des décès ("Outcome: fatal", en bas à droite de la capture d'écran).

Réactions rapportées pour le vaccin Comirnaty de Pfizer/BioNTech. Capture d'écran réalisée le 27/07/2021 sur le site EudravigilanceLes chiffres partagés dans ces publications viennent de l'addition de ces "fatal outcome" - "issue mortelle" en français - pour chaque type de réaction, comme le montre clairement le document partagé par l'internaute moldave, qui parvient aux mêmes résultats. Les chiffres présentés dans le document que nous vérifions ne sont plus disponibles, la base de donnée ayant été actualisée depuis.

Il est peu pertinent d'additionner ces chiffres, a expliqué à l'AFP le 21 juillet 2021 l'Agence européenne des médicaments: "cette base de données publique regroupe les informations par type d'effets secondaires. Comme plus d'un effet secondaire suspecté peut avoir été inclus dans un seul rapport de cas, le nombre total d'effets secondaires ne correspondra jamais au nombre de cas individuels. De même, ce site web ne fournit pas le nombre total de cas rapportés ayant eu une issue fatale. Par conséquent, les données qui circulent dans de nombreux articles et messages sur les réseaux sociaux sont incorrectes".

Pour éviter cette confusion, l'agence publie désormais mensuellement des mises à jour de sécurité ("safety updates") sur son site, dans lesquelles elle indique le nombre correct d'effets indésirables signalés sur Eudravigilance.

La dernière mise à jour concernant le vaccin AstraZeneca indique par exemple qu'au 4 juillet 2021, "un total de 152 250 cas d'effets secondaires suspectés avec Vaxzevria ont été spontanément signalés à EudraVigilance par les pays de l'UE/EEE, et 938 d'entre eux ont eu une issue fatale". C'est moins que les 3 871 décès évoqués dans le document que nous vérifions. En tout, 58,4 millions de doses du vaccin d'AstraZeneca avaient été injectées au 4 juillet dans l'Espace économique européen (EEE).

Pour Comirnaty, le vaccin de Pfizer/BioNtech, la dernière mise à jour de l'EMA indique que sur 276 millions de doses injectées, 206 668 cas d'effets secondaires suspectés ont été signalés, dont 3 848 signalés comme ayant eu une issue fatale - contre 8 426 dans le document partagé sur les réseaux sociaux.

Dans ces rapports de "Safety updates", l'EMA précise de nouveau que les effets secondaires potentiels signalés "décrivent des effets secondaires suspectés chez des individus, c'est-à-dire des événements médicaux observés à la suite de l'utilisation d'un vaccin", sans que ces effets soient nécessairement liés aux vaccins.

De rares effets secondaires gravesLes signalements font ensuite l'objet d'une enquête de l'EMA. Interrogée à ce sujet, l'agence a indiqué à l'AFP avoir "identifié quelques effets secondaires rares mais graves liés aux vaccins COVID-19, et dans certains cas, certainement pas tous, ils se sont avéré mortels".

Le 22 juillet 2021, l'EMA a ainsi répertorié le syndrome de Guillain-Barré, une rare atteinte neurologique, comme effet secondaire "très rare" du vaccin contre le Covid-19 de Johnson & Johnson. En avril, l'EMA a reconnu que les caillots sanguins devaient être considérés comme un effet secondaire "très rare" des vaccins AstraZeneca et Johnson & Johnson contre le Covid-19.

En France, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) surveille les potentiels effets secondaires des vaccins et publie des rapports hebdomadaires sur son site. Dans sa dernière "synthèse des résultats et des faits marquants" publiée le 23 juillet sur son site, l'ANSM indique que 56 cas de thrombose ont été rapportés, dont 13 décès, pour 7,4 millions de doses injectées en France au 8 juillet 2021.

Capture d'écran de la synthèse du rapport de pharmacovigilance publié le 23 juillet 2021 sur le site de l'ANSM ( Marie GENRIES)En Belgique, l'Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) publie également deux fois par mois un rapport sur les effets indésirables potentiels signalés après la vaccination. Au 15 juillet 2021, l'AFMPS note que 7 931 rapports ont été enregistrés sur la plateforme Eudravigilance tous vaccins compris et 191 rapports de décès. "Au total, quatre décès sont considérés comme probablement liés au vaccin", indique l'Agence.

Sur sa page dédiée à la pharmacovigilance des vaccins anti-covid, l'ANSM précise que "les informations sur les effets indésirables déclarés ne doivent pas être interprétées comme signifiant que le vaccin provoque l'effet observé ou que son utilisation présente un risque. Seule une analyse détaillée et une évaluation scientifique de toutes les données disponibles permettent de tirer des conclusions robustes sur les risques du vaccin".

Le Covid-19 a provoqué une surmortalité importante en Belgique et en France en 2020Pour certains internautes, comme celle-ci, "le covid n'est dangereux que pour 0.15% (...) autrement dit 99.85% des personnes n'ont pas de soucis ou peu en ayant le virus". Attention cependant : il est compliqué de calculer le taux de létalité du Covid, comme l'a expliqué l'AFP ici. Les connaissances scientifiques permettent en revanche de dire que le Sars-Cov-2 est bien plus dangereux que d'autres virus, comme l'a également expliqué à l'AFP dans plusieurs articles de vérification, ici et ici par exemple.

« En raison de l'épidémie de Covid-19, la mortalité a été exceptionnelle en 2020 », selon l'Insee. La France a enregistré en 2020 quelque 53 500 décès de plus qu'en 2019, soit une surmortalité de 9%, toutes causes confondues, a estimé l'Insee en mars.

En Belgique, l'institut de santé publique Sciensano a estimé que les deux vagues de l'épidémie de Covid-19, qui ont fait 19 620 morts, et dans une moindre mesure la canicule d'août (1 503 décès), ont provoqué en 2020 une augmentation de 16% du nombre de décès attendus.

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