Non, Transparency International n'a pas révélé une affaire de corruption au sein de la Commission électorale congolaise

Non, Transparency International n'a pas révélé une affaire de corruption au sein de la Commission électorale congolaise

publié le mercredi 04 août 2021 à 15h57

Des publications partagées plus de 300 fois depuis le 1er août en République démocratique du Congo prétendent relayer des révélations provenant d'un communiqué de l'organisation non gouvernementale Transparency International, qui lutte contre la corruption. D'après ce document, qui dénonce "des actes de corruption" au sein de la Commission électorale nationale indépendante, cinq responsables religieux auraient "perçu jusqu'à 75.000 dollars américains chacun" afin de favoriser l'élection d'un proche du président congolais Félix Tshisekedi à la tête de cette commission. Il s'agit en réalité d'un faux, selon Transparency International, qui dément fermement avoir publié un tel document. Aucune trace de ce communiqué n'existe par ailleurs en ligne. Des révélations lourdes de conséquences, selon la rumeur qui circule sur Facebook: l'ONG Transparency International, qui lutte contre la corruption à travers le monde, aurait révélé dans un communiqué que "certains chefs des confessions religieuses" en République démocratique du Congo "ont été corrompus avec 75.000$, par les conseillers du Président Félix Tshisekedi, afin de faire passer leur candidat à la tête de la CENI", la Commission électorale nationale indépendante, acteur central dans l'organisation des élections dans le pays. 

Certaines des publications partagent une capture d'écran de ce communiqué, attribué à la section française de Transparency International et accompagné d'une photo de sa déléguée générale, Nadège Buquet. Selon ce document, l'ONG aurait mené des "enquêtes préliminaires" montrant "que des conseillers du Président Tshisekedi sont activement à la manoeuvre" dans "les menaces, pressions et intimidations" qui pèsent sur les chefs des confessions religieuses membres de la commission.

Pire encore: "des actes de corruption sont attestés à l'endroit de certaines leaders religieux", et cinq d'entre eux "ont perçu jusqu'à 75.000 dollars américains chacun, pour prendre position en faveur du candidat" favorisé par la présidence, assure ce communiqué, cité plus de 300 fois depuis le 1er août sur Facebook (1, 2, 3, 4...) ou sur Twitter (1, 2...), et largement commenté par les internautes. 

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 4 août 2021 Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 4 août 2021 

 

En RDC, la loi charge les représentants des huit confessions religieuses reconnues par l'Etat de désigner le président de la Commission électorale, chargée de "garantir des élections libres et démocratiques" dans le pays. Ce choix doit ensuite être entériné par l'Assemblée nationale, avant la nomination officielle du responsable de la commission par le chef de l'État. 

Un faux communiquéPourtant, Transparency International n'a pas publié de communiqué faisant état d'une corruption massive au sein de la Céni.

L'infox a en effet été démentie une première fois sur Twitter par la déléguée générale de Transparency International France, Nadège Buquet. Cette denière a répondu à un tweet aujourd'hui supprimé qui partageait ce communiqué, en précisant que "jamais Transparency n'a publié un tel document".

Merci de supprimer ce tweet qui par ailleurs a été signalé. Jamais Transparency n'a publié un tel document.

— Buquet Nadège (@NadBuquet) August 1, 2021 Contactée, Nadège Buquet a confirmé à l'AFP qu'il s'agissait bien "d'une fake news" et que ni le mouvement ni la section française de Transparency International, mise en cause dans ce faux document, n'avait "publié ce rapport, dont le propos d'ailleurs ne relève en rien du champ demission" de l'ONG. 

Sur son site en anglais, le mouvement a également publié un démenti, expliquant s'alarmer "face à la diffusion d'un faux communiqué" lui étant attribué "au sujet des processus électoraux en République démocratique du Congo". "Ni Transparency International, ni notre section nationale en RDC n'ont fait de telles allégations de corruption liées au processus électoral" congolais, insiste l'ONG.

Aucune trace d'un tel document, de fait, ne figure sur la page dédiée aux communiqués de presse en français de Transparency International. Le texte en anglais précise que l'ONG a alerté Facebook ainsi que les internautes présents sur Twitter au sujet de cette fausse information.

Selon Transparency International, il ne s'agit pas de la première fois que l'organisation est touchée par la propagation de fausses informations. "Plus tôt dans l'année, une chaîne YouTube s'est fait passer pour notre organisation et a publié des vidéos diffamatoires sur les organisations de lutte contre la corruption travaillant dans le pays", souligne le communiqué. 

Ces démentis ont conduit le média congolais Cas-Info, qui avait relayé ces allégations, à s'excuser publiquement d'avoir fait circuler cette infox.

Corruption endémique en RDCEn RDC, la corruption est systémique. La politique est "un secteur d'affaires pour s’enrichir. Faire de la politique est perçue et vécue par les politiciens congolais au même titre qu’investir ou faire des affaires", expliquait en juin le professeur congolais d'économie Justin Kankwenda Mbaya, sollicité par l'AFP. 

Dans son discours d'investiture en janvier 2019, le président Tshisekedi avait promis "une lutte efficace et déterminée contre la corruption". Ses partenaires, à commencer par les Etats-Unis, le soutiennent dans cette lutte, dans un pays qui regorge de ressources naturelles mais où la richesse des dirigeants contraste avec la misère d'une majorité des 80 millions d'habitants. 

Le 20 juin 2020, Vital Kamerhe, directeur de cabinet et allié du chef de l'Etat Félix Tshisekedi, a été condamné pour des détournements de fonds publics à 20 ans de travaux forcés, une première dans l'histoire du pays. Sa défense a immédiatement fait appel ce jugement et sa peine a finalement été réduite de 20 à 13 ans de prison le 15 juin.

Le 22 juillet, l'armée congolaise a annoncé que huit officiers soupçonnés de détournement de fonds alloués aux opérations militaires dans le nord-est de la République démocratique du Congo avaient été arrêtés sur la base d'"anomalies, des preuves de malversation et des détournements" détectés par les autorités.

Ces opérations "mains propres" sont néanmoins rares en RDC, pays classé 170ème sur 180  en 2020 dans l’indice de perception de la corruption établi par Transparency International.

Absence de consensus à la CéniLes allégations de corruption à l'encontre de la Céni s'inscrivent dans un contexte de tensions entre les partisans de l'actuel président Félix Tshisekedi et ceux de son prédécesseur Joseph Kabila. Le contrôle de la Céni est en effet un enjeu primordial pour conquérir ou conserver le pouvoir en RDC, comme l'a souligné dans un récent rapport le Groupe d'experts sur le Congo (GEC), lié à l'Université de New York. 

La Céni, dont le mandat est échu depuis juillet 2019, est accusée par l'opposition d'organiser des élections truquées ou de ne jamais publier les véritables résultats issus des urnes. Une réforme a été lancée pour améliorer son fonctionnement. Elle devait se traduire par la désignation d'ici fin juillet d'un nouveau président chargé de piloter cette commission au rôle stratégique. Mais les huit chefs des confessions religieuses ont achevé leurs délibérations sans parvenir à s'entendre sur un nom, selon leur rapport consulté le 31 juillet par l'AFP.

Ce document fait état de deux points de vue divergents. "Deux confessions religieuses considèrent que, sur le plan éthique et de l'indépendance, les griefs (informations et allégations) contre deux candidats de la liste (les meilleurs sur le plan technique) affectent leur indépendance et leur crédibilité", peut-on y lire. Ces deux confessions ont donc demandé que les deux candidats en question soient écartés de la course, est-il indiqué sans autre précision.

Les six autres confessions, à l'inverse, estiment que "les griefs relevés contre les deux candidats soit ne sont pas prouvés soit ne concernent pas directement les candidats", selon le document. Ces confessions ont donc appelé au vote. Mais le président de la plateforme regroupant les huit chefs religieux, selon le rapport, n'a pas voulu organiser de vote "dans ces conditions".

Sollicités par l'AFP, les responsables religieux n'ont pas voulu révéler les noms des candidats concernés ni les reproches qui les visent. Le 23 juillet, les chefs religieux avaient "dénoncé des pressions, des intimidations et des menaces de toutes sortes dont sont victimes certains membres de la plateforme".

Vos réactions doivent respecter nos CGU.