Non, Pfizer n'a pas testé ses médicaments sur des prisonniers pendant la guerre. Mais Bayer l'a fait

Non, Pfizer n'a pas testé ses médicaments sur des prisonniers pendant la guerre. Mais Bayer l'a fait

, publié le vendredi 22 janvier 2021 à 19h07

Une publication partagée plusieurs centaines de fois sur Facebook affirme que les compagnies pharmaceutiques Pfizer et Bayer "ont fourni des vaccins et des médicaments pour les expériences humaines dans les camps de concentration allemands" durant la Seconde Guerre mondiale. Bayer a en effet testé des préparations pharmaceutiques sur des prisonniers du camp d'Auschwitz. En revanche, l'entreprise Pfizer n'a eu aucun lien avec les camps de concentration et l'Allemagne nazie. 

"Au cas où quelqu'un ne se souviendrait pas, ce sont les compagnies Pfizer et Bayer qui ont fourni des vaccins et des médicaments pour les expériences humaines dans les camps de concentration allemands...", écrit une internaute dans un texte relayé dans cette publication. 


Capture d'écran réalisée le 22/01/2021 sur Facebook


La publication est accompagnée d'un montage photo en noir et blanc. On y voit, au-dessus, une photo sur laquelle une personne tient une seringue à deux mains, prise le 27 octobre 2020 durant la phase 3 des essais du vaccin de Pfizer-BioNtech à l'université d'Ankara (Turquie). Elle a été prise par un photographe de l'agence de presse turque Anadolu et est disponible sur le site de l'agence Getty Images. 

En-dessous, la photo avec la voie ferrée a été prise dans le camp de Birkenau (un des trois camps du "complexe" concentrationnaire d'Auschwitz), depuis le côté du camp. L'inscription "Arbeit Macht Frei" ("Le travail rend libre"), qui se trouve quant à elle au-dessus de l'entrée du camp d'Auschwitz I, a été remplacée par "Pfizer Macht Frei" - "Pfizer rend libre". 


L'entrée de l'ancien camp de concentration nazi d'Auschwitz-Birkenau avec l'inscription "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre") à Oswiecim, en Pologne, le 25 janvier 2015 (AFP / Joel Saget)

C'est dans le camp d'Auschwitz-Birkenau, le plus grand camp de concentration bâti par l'Allemagne nazie, que les nazis ont exterminé plus d'un million de Juifs dans les chambres à gaz. Ces populations venaient de Hongrie, de Pologne, de France, des Pays-Bas, de Grèce, de République tchèque, de Slovaquie, de Belgique et d'Italie. La grande majorité d'entre eux a été assassinée par les Allemands immédiatement après leur arrivée, envoyés dans des chambres à gaz.

L'inscription "Arbeit Macht Frei" est devenue un symbole d'extermination massive. Cette inscription a été apposée sur de nombreuses entrées de camps, pas seulement à Auschwitz mais également dans le ghetto de Theresienstadt (Protectorat de Bohême et de Moravie, Tchécoslovaquie) ou dans le camp de Dachau (Allemagne). 

Le laboratoire américain Pfizer et l'allemand BioNTech se sont associés et ont mis sur le marché le premier vaccin  autorisé par l'Union européenne contre le Covid-19. Quant au géant allemand de la chimie-pharmacie Bayer, il vient de s'associer avec le laboratoire pharmaceutique Curevac pour le soutenir dans le développement de son vaccin contre le Covid-19, en dernière phase d'essai clinique. 

Les auteurs de ce montage suggèrent que, comme la mort attendait les Juifs qui franchissaient les portes d'un camp de concentration, il en est de même même après une vaccination avec la préparation de Pfizer. 

Les vaccins contre le Covid-19 suscitent une véritable défiance. L'AFP a écrit plusieurs articles vérifiant différentes fausses informations liées à la vaccination: les personnes vaccinées deviendraient infertiles, le vaccin transmettrait le VIH, des personnalités feraient  semblant de se faire piquer... 

En réalité, Pfizer n'a jamais eu de lien avec les camps de concentration allemands. Cette partie de la publication est fausse. En revanche, Bayer a bien testé des produits pharmaceutiques sur des prisonniers du camp d'Auschwitz.

Aucun lien entre Pfizer et les camps de concentration 

"La société Pfizer n'avait pas de liens avec le camp d'Auschwitz-Birkenau, ni d'autres camps de concentration. Cette affirmation est  inventée de toutes pièces", a expliqué à l'AFP Piotr Setkiewicz, directeur de recherches historiques au musée d'Auschwitz-Birkenau.

Sur le site du musée, il n'est d'ailleurs fait aucune mention de Pfizer, qui n'apparaît pas non plus sur le site "Holocaust Encyclopedia", animé par le Musée mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis. 

L'entreprise Pfizer a été fondée en 1849 par deux cousins allemands venus s'installer aux Etats-Unis. L'un était chimiste et l'autre confiseur, est-il expliqué sur le site en français du laboratoire, qui indique que "la première substance pharmaceutique fabriquée par l'entreprise, la santonine, était utilisée comme vermifuge". 

En 1945, pendant la guerre, Pfizer "est le plus grand producteur de pénicilline au monde", selon le site. Mais l'entreprise américaine n'a aucun bureau de représentation en Allemagne, ni ailleurs en Europe. Elle s'implante pour la première fois en Europe en 1950 à Bruxelles, comme l'indique le site de Pfizer en Belgique. 

Bayer a mené des expérimentations médicinales dans le camp d'Auschwitz via le conglomérat IG Farben

En revanche, l'entreprise Bayer avait des liens étroits avec le camp d'Auschwitz, a expliqué Piotr Setkiewicz à l'AFP :  "En tant que société pharmaceutique, elle faisait partie du grand groupe chimique allemand IG Farben, qui produisait divers produits chimiques, notamment du caoutchouc, des carburants synthétiques, des gaz de combat et des médicaments. Par exemple, 10.000 prisonniers (déportés) du camp ont travaillé à la construction de l'usine de caoutchouc à Oświęcims (le nom polonais d'Auschwitz, NDLR)".  

En 1925, le laboratoire Bayer a fusionné avec Agfa et BASF pour former un conglomérat chimique allemand, IG Farben, comme l'explique le site du musée d'Auschwitz-Birkenau : "Le conglomérat fut l'une des premières entreprises à employer en masse des prisonniers de camps de concentration - surtout d'Auschwitz - et à exiger des SS qu'ils maintiennent leur capacité de travail, principalement par le remplacement des malades et des faibles par de nouveaux arrivants sains et forts issus des convois arrivant dans le camp". 

Le site "Holocaust Encyclopedia" indique également que l'entreprise Bayer a "profité de l'absence de contraintes légales et éthiques en matière d'expérimentation médicale pour tester ses médicaments sur des sujets humains non consentants". Des prisonniers ont été délibérément infectés pour tester le Rutenol (censé guérir la tuberculose) ainsi que d'autres médicaments : "À Buchenwald, des médecins ont infecté des prisonniers avec le typhus afin de tester l'efficacité des médicaments anti typhus, ce qui a entraîné une mortalité élevée parmi les prisonniers testés", indique le site. 

"D'après divers rapports de prisonniers, on sait que des médecins SS, dont le Dr Helmut Vetter, du SS-Hauptsturmführer, ont reçu des flacons de préparations de Bayer, dont l'efficacité ou le dosage ont été testés sur des prisonniers",  a expliqué Piotr Setkiewicz à l'AFP, "Ces tests étaient effectués sur la base des activités semi-privées des médecins SS dans l'hôpital du camp situé dans le bloc 28, qui fait partie d'Auschwitz. Bien sûr, les expériences devaient avoir lieu avec la connaissance, l'approbation et le soutien du bureau du commandant du camp." 


Le Bloc 28 à Auschwitz - photo d'archive avec l'accord du Musée d'Auschwitz-Birkenau.

D'anciens prisonniers du camp ont témoigné, comme Władysław Tondos, un prisonnier polonais présenté en 1947 à la Commission principale pour l'enquête sur les crimes allemands en Pologne, mise en place en 1945 par le gouvernement polonais pour enquêter sur les crimes de guerre de l'Allemagne en Pologne, notamment sur les camps de concentration. "Employé" comme infirmier puis docteur sur le camp, Władysław Tondos a raconté dans son témoignage: "Afin de tester les nouveaux médicaments, les prisonniers étaient infectés avec le sang de ceux qui souffraient du typhus. Ils se faisaient injecter par voie intraveineuse 5 cm3 de sang infecté. Ceux qui étaient infectés artificiellement étaient ensuite traités avec ces nouveaux médicaments, tous produits par la société Bayer". 

En juillet 1943, raconte-t-il, vingt prisonniers souffrant de la tuberculose ont été isolés  puis traités avec du Rutenol : "Les observations cliniques et les rapports d'autopsie ont prouvé que le Rutenol était sans efficacité pour guérir la tuberculose (...). En août 1944, sur vingt personnes traitées pour la tuberculose, seules trois ou quatre étaient encore en vie". 

Ces expérimentations médicales sont également décrites dans l'ouvrage "Les cahiers de la Shoah", disponible sur le site cairn.info. 

Sur son site, le musée d'Auschwitz-Birkenau évoque plusieurs produits pharmaceutiques testés par IG Farben sur les prisonniers des camps de concentration peut être consultée sur le site du musée. 

Après la guerre, les employés d'IG Farben ont été jugés par le Tribunal militaire international de Nuremberg, créé après 1945 pour juger les criminels de guerre. Le procès IG Farben était le sixième des douze procès de Nuremberg. Sur les 24 accusés, 13 ont été reconnus coupables ; ils ont été condamnés à des peines de prison allant d'un an et demi à huit ans. Dix accusés ont été acquittés de tous les chefs d'accusation. 

Parmi les condamnés se trouvait Fritz ter Meer, condamné à sept ans de prison pour "pillage et spoliation" et pour "extermination de masse et esclavage". En 1950, il a bénéficié d'une libération anticipée de la prison de Landsberg.  Entre 1956 et 1964, Fritz ter Meer a été élu au conseil de surveillance de Bayer. 

IG Farben a été démantelé en 1945. 

Rhétorique anti-vaccins 

La désinformation liant les vaccins au camp de concentration d'Auschwitz n'est pas nouvelle, a indiqué à l'AFP Bartosz Bartyzel, porte-parole du Musée d'Auschwitz-Birkenau : "Ce type de contenu apparaît de temps en temps sur le web". Mi-décembre, un dessin montrant l'entrée du camp, où les mots "Arbeit macht frei" avaient été remplacés par la phrase "Les vaccins sont un chemin sûr vers la liberté", avait circulé sur Twitter, suscitant l'indignation du Mémorial d'Auschwitz. 

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