Non, les traînées blanches qui persistent derrière les avions ne sont pas la preuve de l'épandage de produits chimiques

Non, les traînées blanches qui persistent derrière les avions ne sont pas la preuve de l'épandage de produits chimiques

publié le mardi 23 mars 2021 à 11h23

Une publication devenue virale ces deux derniers jours, et partagée 11.000 fois depuis février 2018, prétend que les traînées blanches derrière les avions qui "persistent et s'étendent pendant plusieurs dizaines de minutes" sont produites par l'"épandage de matière chimique", formant des traînées ou "chemtrails". Cette affirmation est fausse. C'est la condensation de la vapeur d'eau provoquée par le passage d'un avion qui produit des traînées blanches, qui peuvent s'étendre et perdurer selon les conditions atmosphériques, ont expliqué des experts à l'AFP.

"Vous pensez que c'est de la vapeur? FAUX! La vapeur d'avion habituelle s'efface rapidement, alors que ces traînées-là persistent et s'étendent pendant plusieurs dizaines de minutes. C'est un CHEMTRAIL c'est-à-dire un épandage de matière chimique, présenté officiellement comme solution contre le réchauffement climatique", peut-on lire sur le visuel partagé quelque 11.000 fois à partir de cette publication.


Capture d'écran faite le 23/02/2021 d'une publication du 21/02/2018.

Le visuel, disponible sur le site Citizen Tag, prétend donc que des trainées qui "persistent et s'étendent" derrière des avions, sont la preuve que ces derniers larguent des produits chimiques dans le ciel, contrairement aux vapeurs "habituelles" qui "s'effacent rapidement".


Capture d'écran faite le 23/03/2021 de la page "Chemtrails" du site Citizen Tag.

Toutefois, si certaines "traînées" persistent et s'étendent derrière un avion, ce n'est pas la preuve d'une présence de produits chimiques.

"Quand on voit des traînées blanches, il s'agit de condensation, des gouttelettes d'eau liquide" dont la durée et la taille dépendent "des conditions très locales de température et de pression", a expliqué auprès de l'AFP le 24 mars la directrice de l'observatoire physique du globe de Clermont-Ferrand, Nathalie Huret.

"À un degré près, on peut avoir condensation d'une gouttelette ou pas", a-t-elle précisé.

"Dans les hautes couches atmosphériques, la variabilité des conditions de température est beaucoup plus lente car elle dépend des phénomènes météorologiques à grande échelle", a poursuivi la professeure des universités en physique et chimie de l'atmosphère, prenant l'exemple d'un "système dépressionnaire" [caractérisé par une pression atmosphérique plus basse, NDLR] : "pendant relativement longtemps et sur une grande distance vous auriez les conditions favorables à ce qu'il y ait condensation de la vapeur d'eau".

"Si la traînée dure longtemps, ça veut dire que cette condensation est piégée dans un niveau de l'atmosphère où l'humidité est plus forte" dans une zone de "stabilité atmosphérique", a abondé Jean-Christophe Canonici, directeur-adjoint du SAFIRE (entité de recherche atmosphérique rassemblant le CNRS, Météo-France et le CNES), interrogé par l'AFP le 23 mars. 

Au contraire, "si elle disparaît très vite, c'est que l'avion est dans une zone sèche" où les masses d'air circulent et dispersent la vapeur d'eau, a-t-il précisé.

Comment se produit la condensation?

"Les avions de ligne ont des altitudes de croisière d'environ 7.000 à 8.000 mètres" a expliqué à l'AFP le 23 mars la Direction générale de l'aviation civile (DGAC), qui confirme qu'à cette altitude, avec "un taux d'humidité relativement important, généralement autour de 70%, et des températures qui sont inférieures à -35°C", il est normal que "le phénomène physique classique qu'est la condensation" produise des traînées blanches.

Lors de son vol, un avion éjecte de la vapeur d'eau, "des petites gouttelettes d'eau issues de la combustion des gaz [dans les réacteurs, NDLR] qui disparaissent très rapidement dans des masses d'air plus sèches, dans une zone d'instabilité atmosphérique", détaille Jean-Christophe Canonici.

La condensation de la vapeur d'eau se produit dans une zone de "stabilité de l'atmosphère", précise-t-il. "Une couche d'air chaud surmonte une couche d'air plus froid dont les particules d'air, plus lourdes" ne peuvent remonter. La dispersion est alors entravée et "les gouttelettes d'eau sont piégées et n'auront qu'une extension horizontale".

"C'est dans ces conditions qu'on peut voir, non pas des 'chemtrails' mais des 'contrails' [contraction de condensation et trail, NDLR], des traînées de condensation qui vont s'étaler et produire ce qu'on appelle un cirrus artificiel, généré par l'activité humaine", précise le chercheur. On parle de cirrus pour désigner les nuages présents entre 5.000 et 13.000 mètres d'altitude.

"C'est la condensation ou la congélation de la vapeur d'eau sous forme de cristaux de glace" qui est visible depuis le sol, poursuit Jean-Christophe Canonici. Les "contrails" sont composées de molécules d'eau pour l'essentiel déjà présentes dans l'air et dont le passage de l'avion a provoqué la transformation.

"L'avion ne produit pas suffisament de vapeur d'eau pour venir saturer l'environnement, il libère surtout des impuretés, qu'on appelle des aérosols", explique le scientifique. Egalement piégées par la stabilité atmosphérique, ces particules attirent la vapeur d'eau et facilite sa condensation jusqu'à "augmenter et épaissir le panache blanc".

En revanche, certains avions peuvent être amenés à se délester de leur carburant lors de procédures d'urgence. "Cette manoeuvre concerne principalement les avions long-courriers" qui doivent respecter "une hauteur de vol" suffisante afin de "prévenir toute pollution du sol et des eaux", explique l'Office fédéral de l'aviation civile suisse (OFAC) qui précise que le carburant est "vaporisé dès la sortie du réservoir en de minuscules gouttelettes" et qu'ensuite "ces aérosols en suspension perdent de l'altitude très lentement ou bien s'évaporent complètement".

Une "solution contre le réchauffement climatique"? 

Cette théorie des "chemtrails" refait surface alors qu'un projet de chercheurs de l'université de Harvard (SCoPEx), co-financé par Bill Gates, a été accusé récemment de vouloir relâcher "des particules de dioxyde de souffre" pour stopper le réchauffement climatique au risque d'entraîner un génocide.

Des experts ont expliqué à  l'AFP dans cet article pourquoi cette affirmation est fausse.

Néanmoins des travaux de géo-ingénierie (la manipulation du climat), alimentent les discours sur les "chemtrails", confirme la professeure Nathalie Huret qui prend notamment l'exemple du prix Nobel de chimie (1995) Paul Crutzen.

Il a notamment développé un scénario qui proposait la diffusion d'acide sulfurique dans la stratosphère pour que les particules filtrent les rayons du soleil et fassent baisser la température, avant qu'une étude, parue en 2018 dans la revue scientifique Nature, mettent en garde contre les risques, notamment pour l'agriculture.

Ces techniques de manipulation du climat, longtemps écartées pour les risques qu'elles impliquent, gagnent aujourd'hui le coeur du débat: réduire les émissions de gaz à effet de serre reste l'action prioritaire, mais le retard pris est tel que, pour un grand nombre de chercheurs, cela ne suffira pas à protéger la planète d'un réchauffement dévastateur.


Maîtriser le soleil : Pistes de géo-ingénierie pour ralentir le réchauffement climatique en réfléchissant les rayons du soleil. ( Kun TIAN, Jonathan WALTER / AFP)

 

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