Non, les cultures des Incas et des anciens Egyptiens ne sont pas "jumelles"

Non, les cultures des Incas et des anciens Egyptiens ne sont pas "jumelles"

publié le vendredi 15 octobre 2021 à 15h52

Un article partagé des milliers de fois sur les réseaux sociaux depuis le 10 octobre prétend que les civilisations des Incas en Amérique latine et des anciens Egyptiens en Afrique seraient "jumelles". Cette affirmation est fausse. Elle se base sur des analogies et sur la fausse théorie de l'Atlantide, une citée perdue où une civilisation disparue aurait vécu un âge d'or, qui est en réalité un mythe de Platon. "Censuré par les chercheurs: le mystère des cultures jumelles séparées par l'océan atlantique - les Incas et les Egyptiens," affirme le titre de cet article du site "Le savoir perdu des anciens" partagé dans plusieurs publications Facebook comme ici, plus de 1.994 fois au total selon l'outil de mesure des interactions sur le réseau social Crowdtangle. 

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 14/10/21.“Les anciens Egyptiens (en Afrique) et les anciens pré-Incas/Incas (en Amérique du Sud) ont évolué sur deux continents différents séparés par l’océan Atlantique et ne sont jamais rentrés en contact. Cependant, les deux cultures possèdent mystérieusement la même souche frappante identique en terme d’art, d’architecture, de symbolisme, de mythologie et de religion,” peut-on lire dans l'article. "Atlantide serait le dénominateur commun de ces deux cultures."

Une (très) vieille intox

L'article prétend que le lien entre les civilisations des Incas et des Egyptiens pourrait être expliqué par un ancêtre commun, une ancienne civilisation de l'Atlantide. Il s'agit en réalité d'un mythe, comme l'ont expliqué des experts à l'AFP.

"Beaucoup de personnes disent que des civilisations d'Amérique latine sont des descendants de l’Atlantide mais c'est complètement farfelu, on retrouve un mélange de légendes locales prises au sérieux et d'un ancien mythe (l'Atlantide, NDLR)", a expliqué l'archéologue Patrice Lecoq, spécialiste des civilisations andines, à l'AFP le 15 octobre. 

L'égyptologue Chloé Ragazzoli abonde en ce sens : "Cette fausse affirmation est très courante, mise en relation à pleins d'autres, comme sur les pyramides. On y a beaucoup droit, qu'il s'agisse de démonstrations qui assurent qu'elles seraient faites en béton ou à du contenu complotiste qui soutient que les égyptologues cachent des choses." 

Le mythe de l’Atlantide a été relaté par le philosophe Platon dans ses œuvres Timée et Critias. Platon y décrit une civilisation avancée et prospère, les Atlantes, qui vivaient un véritable âge d’or sur leur île, l’Atlantide, avant d’être engloutis par les eaux, en raison de leur propre matérialisme. Platon prétend qu’il s’agit d’une histoire vraie.

Les affirmations faites dans l'article reposent aussi sur des écrits d'Augustus Le Plongeon, spécialiste américain de la culture maya (et non inca) qui affirmait que la culture maya venait de la civilisation de l'Atlantide, et qui voyait des liens avec la Grèce et l'Egypte. Les Mayas ont connu leur apogée entre 250 et 900 et vivaient principalement dans les forêts, au niveau du Guatemala actuel. Les Incas ont eux vécu du XIIe siècle à la période de la conquête espagnole, leur empire fut conquis vers 1532, et ils se trouvaient principalement dans les montagnes, au niveau du Chili et du Pérou actuels. Le Plongeon a par la suite été décrédibilisé pour ses propos sur l'Atlantide. 

De nombreux experts, comme l’historien français Pierre Vidal-Naquet, spécialiste de la Grèce ancienne, qui a écrit un ouvrage sur le sujet, y voit une fable historico-politique et rejettent la théorie de l'Atlantide. L’historien rappelle notamment que ce mythe ressurgit régulièrement dans l’histoire. A la Renaissance, après la découverte du continent Américain pour les Européens, les rumeurs sur l’Atlantide sont redevenues très populaires. Le récit platonicien fascine ceux qui cherchent l’origine de l’Humanité et de la civilisation.

Des analogies injustifiées

"On compare des civilisations qui n'ont rien à voir dans la chronologie, ça n'a pas de sens," affirme l'égyptologue Chloé Ragazzoli, spécialiste d'histoire culturelle et des pratiques lettrées de l'Egypte ancienne. La période de l'Egypte ancienne s'est étendue de -5.000 à -3.000 avant J.C. en Afrique du Nord, tandis que les Incas ont vécu du XIIe siècle après J.C. à la conquête espagnole daté aux années 1530, en Amérique latine.

"Tout est basé sur l'analogie, des comparaisons primaires, alors que ce n'est pas parce qu'il y a une vague ressemblance ou corrélation qu'il y a causalité. C'est comme comparer la cathédrale de Strasbourg à une vieille cave en Mésopotamie, ce n'est pas la même ère," explique l'égyptologue. L'archéologue Patrice Lecoq souligne aussi l'incohérence temporelle d'une telle comparaison. 

Certains points communs, comme l'architecture antisismique, s'expliquent par des caractéristiques communes des territoires où habitaient ces peuples. "L'Egypte a toujours été une zone sismique, donc c'est normal, comme toute civilisation en terre sismique, les anciens égyptiens ont essayé de développer une architecture en relation avec cette réalité. Mais honnêtement, ça ne marchait pas toujours très bien. Beaucoup de temples ont été complètement détruits par des tremblements de terre, datés par les géologues et aussi par des écrits. Souvent, cela était attribué au surnaturel," explique Chloé Ragazzoli. Du côté des Incas, les Andes sont aussi une région très sismique.

"On peut observer des techniques architecturales pour tenter de s'adapter aux tremblements de terre, avec par exemple des monuments incas en pierre de taille construits de façon à ce que l'on ne puisse pas passer une lame de rasoir entre les pierres. Et  lors de tremblements de terre dans les années 1950, en Amérique latine, on a eu des cas d'édifices coloniaux détruits, et de très anciens monuments incas intacts", raconte Patrice Lecoq. 

D'autres éléments, comme les symboles liés au soleil, l'art symétrique, la représentation des animaux ou la croyance en la vie après la mort, sont très courants dans toutes les civilisations. Les manipulations post-mortems des corps humains (que ce soient les momies, les tombes, les enterrements etc.) sont aussi monnaie courante chez toutes les communautés humaines, selon l'archéologue Jennifer Kerner.

Des erreurs sur la civilisation égyptienne

De plus, l'article contient de nombreuses affirmations inexactes sur la civilisation égyptienne, relevée par l'égyptologue Chloé Ragazzoli, interrogée par l'AFP le 14 octobre.

Les pyramides ont bien existé en Egypte ancienne. "Elles faisaient partie de complexes funéraires avec des temples, et étaient des tombeaux pour les membres de l'élite et de la famille royale," explique Chloé Ragazzoli. "Certains n'arrivent pas à croire que ces édifices ont été construits à l'époque et vont imaginer des extraterrestres ou des savoirs occultes, mais cela vient d'un manque d'imagination. On ne sait plus faire de pain tout seul chez-soi de nos jours alors on se dit qu'il était impossible de construire des pyramides. Mais si on déplie la chaîne opératoire, on voit que c'est faisable," ajoute-t-elle.

Comme beaucoup d'autres civilisations, les anciens égyptiens croyaient à la vie après la mort. Les corps étaient préparés, et des masques en or étaient fabriqués seulement pour les membres de la famille royale. "L'or était utilisé pour le prestige, car il était difficile de s'en procurer, il fallait avoir accès aux circuits commerciaux. L'or permettait aussi de faire passer le mort à un état supérieur, de transfigurer son enveloppe charnelle à un état de l'au-delà, pas pour devenir un dieu, mais pour vivre avec les dieux," explique l'égyptologue.

L'image de "déité volante" décrite dans l'article est en réalité "un corps mort" issu de la Palette de Narmer, tandis que les vases à spirale datent de l'époque préhistorique, selon Chloé Ragazzoli. L'image affirmant représenter un homme avec un sceptre est en réalité un homme avec deux serpents, "pour éloigner les forces du mal". Les sceptres représentaient le pouvoir et le commandement et étaient un insigne royale. 

"Les anciens égyptiens n'allongeaient pas leurs crânes. On a représenté des membres de la famille royale et pharaons ainsi, mais c'est une forme d'expressionnisme stylistique, c'était comme une mode, une forme allongée du crâne à visée artistique," explique l'égyptologue. La pratique a existé au sein d'autres civilisations. 

Des confusions sur les civilisations andines 

Les affirmations faites sur la culture des Incas dans l'article comportent beaucoup de confusions avec les civilisations pré-incas, avec les Mayas et les Aztèques, selon l'archéologue Patrice Lecoq. 

"Les Incas et les Aztèques étaient deux civilisations contemporaines mais différentes. Au XIVe et XVe siècles, elles se développaient en même temps, jusqu'à la conquête par les Espagnols en 1532. Mais les Aztèques vivaient vers Mexico tandis que les Incas étaient sur les hauts plateaux vers la Bolivie, le Pérou, le Chili, avec comme capitale Cuzco," explique Patrice Lecoq. "Les Aztèques construisaient des pyramides, et pratiquaient des sacrifices humains à grande échelle, il avait l'écriture, mais ce n'est pas le cas des Incas," ajoute-t-il. Les Mayas vivaient eux bien avant, entre 250 et 900 après J.-C., dans les zones du Chiapas et du Guatemala. 

La comparaison entre pyramides d'Incas et Egyptiens n'a donc pas lieu d'être. L'article fait aussi la confusion entre les Incas qui n'ont jamais construit de pyramides, et des peuples pré-incas comme les Moches et les Nazcas, qui eux ont effectivement construit des pyramides. Cette architecture était inspirée par les montagnes. D'autres monuments, appelés les "uchnus", similaires à des pyramides, mais qui ne sont pas des pyramides à proprement parler, ont été bâti par les Incas, pour le culte des montagnes et n'étaient pas consacrées aux rois contrairement aux pyramides égyptiennes. 

Les Incas n'enterraient pas leurs morts dans des cercueils, ne faisaient pas de préparation des corps détaillés et de masques funéraires élaborés en or comme les Egyptiens. "Les Incas n'étaient pas des orfèvres, contrairement à certains des peuples qu'ils ont soumis," explique Patrice Lecoq. "On mettait les corps en position fœtale et on les enveloppait dans des couches de textile. Les chefs étaient embaumés dans leurs propres maisons qui devenaient des palais." Lors de grandes fêtes les corps étaient sortis. 

Les comparaisons entre les obélisques à hiéroglyphes égyptiens et des prétendus obélisques incas est également fausse. Les Incas n'avaient pas d'écrits. "On avait des tablettes en bois avec des dessins, qui ont été détruites par les Espagnols et des prêtres chargés de raconter les histoires et les exploits lors de grandes fêtes, donc pas d'écrits mais principalement de la transmission orale," explique l'archéologue. 

Enfin, l'allongement des crânes n'était pas une pratique des Incas, mais de "cultures précédentes" selon Pierre Lecoq. "C'est très courant à travers le monde, on retrouve cette pratique dans le Pacifique, en Asie Centrale, et même à Toulouse, en France, jusqu'au vingtième siècle. On modifiait la forme du crâne des nourrissons, quand il est encore mou, avec des tablettes et bandelettes. C'était extrêmement douloureux," explique l'archéologue. "Plusieurs explications ont été avancées, on évoque souvent un critère de beauté, un signe de reconnaissance entres des cultures ou bien entre les castes, dans des sociétés où la pratique était réservée aux élites." 

Le partage de fausses informations dans les domaines de l'histoire et de l'archéologie est loin d'être un phénomène nouveau. Le site de la revue américaineArchaeology magazine, publié par l'Institut américain d'archéologie, comporte une section "Canulars, fausses informations et sites étranges", où sont partagés des articles de vérification. 

"Affirmer que les chercheurs cherchent à censurer la vérité, c'est vraiment mal connaître le monde de la recherche. S'il y avait ce type de scoop, un chercheur le ferait savoir. Ces théories mettent sur le même plan des choses avérées et des idées parfois séduisantes, mais pas réelles," conclue l'égyptologue Chloé Ragazzoli. 

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