Non, le maire de Marseille n'a pas refusé de rendre hommage à des victimes d'un attentat

Non, le maire de Marseille n'a pas refusé de rendre hommage à des victimes d'un attentat

, publié le mercredi 10 février 2021 à 15h25

Un article relayé sur Facebook affirme que le maire PS de Marseille a refusé lundi 8 février de rebaptiser une avenue du nom des deux jeunes femmes tuées par un jihadiste devant la gare Saint-Charles en 2017. Il a, en réalité, rejeté un amendement du RN qui proposait de renoncer à un hommage à un adolescent tué en 1995 par un colleur d'affiches du parti d'extrême-droite, et de le remplacer par une action à la mémoire des deux victimes de l'attentat, selon les documents officiels consultés par l'AFP. 

Publié mardi 9 février par le site TVLibertés, qui se présente comme une "chaîne audiovisuelle alternative", l'article affirme que le maire PS de Marseille Benoît Payan a refusé la veille lors d'un conseil municipal, de donner à une rue de la ville le nom de Laura Paumier, 22 ans, et Mauranne Harel, 20 ans, deux cousines tuées le 1er octobre 2017 dans un attentat jihadiste sur le parvis de la gare Saint-Charles.

"Laura et Mauranne, assassinées par un islamiste à la Gare Saint-Charles de Marseille le 1er octobre 2017, n'auront pas de rue à leurs noms. Le maire PS de la ville, Benoît Payan, a refusé", assure cette chaîne de "ré-information" qui se dit "indépendante des partis, des oligarques et de l'Etat" et affirme défendre notamment "la civilisation européenne".

Dans l'article, partagé plus de 750 fois sur Facebook, TVLibertés en conclut que "les victimes de l'islamisme peinent à recevoir un hommage décent !", en écho à de récentes polémiques autour de la mémoire de victimes d'attentats jihadistes.

D'où vient la controverse marseillaise? 

La commémoration de l'attentat de la gare Saint-Charles n'était pas à l'ordre du jour du long conseil municipal de Marseille qui s'est tenu le 8 février, pendant près de douze heures, sous la présidence de M. Payan, élu maire le 21 décembre 2020 après la démission de l'écologiste Michèle Rubirola.

Après vingt-cinq ans de règne de Jean-Claude Gaudin (LR), tous deux avaient conquis la ville à la tête d'une large coalition de gauche appelée "Printemps marseillais".

La majorité municipale avait en revanche prévu d'honorer la mémoire d'Ibrahim Ali, un adolescent tué d'une balle dans le dos en février 1995 à Marseille par un colleur d'affiches du Front national (l'ancêtre du RN), en rebaptisant à son nom la longue avenue des Aygalades où ce crime raciste avait été commis.

En juin 1998,  Robert Lagier, le meurtrier du jeune homme de 17 ans, avait été condamné à 15 ans de réclusion criminelle par la cour d'assises des Bouches-du-Rhône.


Manifestation le 6 juin 1998 à Marseille en mémoire d'Ibrahim Ali. (AFP / Claude Paris)

Un rond-point avait été baptisé Ibrahim-Ali dans un quartier de Marseille par la précédente municipalité LR mais sa famille demandait depuis des années qu'une rue de la ville porte son nom. 

Examinée lundi 8 février, la résolution 87 accédait à cette demande afin de "réparer" ce que la maire adjointe de Marseille Samia Ghali avait qualifié d'"anomalie" dans des déclarations à l'AFP le 3 février.

Mais lors du conseil municipal, des élus RN ont souhaité soumettre au débat un amendement qui prévoyait de renoncer à donner naissance à une avenue Ibrahim-Ali et, à la place, de rebaptiser un autre boulevard de la ville du prénom des victimes de l'attentat de la gare Saint-Charles.


Capture d'écran de l'amendement proposé par le RN

Lors du conseil municipal, cette proposition a fait bondir le maire Benoit Payan qui a notamment croisé le fer avec l'élu RN Bernard Marandat. "A ce moment précis de l'Histoire, votre humanité commande que vous gardiez un silence bienveillant", lui a-t-il lancé dans une ambiance électrique avant de refuser de lui donner la parole et de lui intimer de quitter l'hémicycle (à partir de 10h04mn).


Capture d'écran du conseil municipal réalisée le 11 février.

La résolution 87 donnant naissance à l'avenue Ibrahim-Ali a été finalement adoptée à la majorité sans que le maire ne soumette à la discussion l'amendement du RN.

"C'est un véritable scandale",  a alors réagi sur son compte Twitter le chef de file des élus RN marseillais et sénateur des Bouches-du-Rhône, Stéphane Ravier, qui a fait part de sa volonté de saisir le préfet pour faire annuler le vote.

Le maire "aurait dû laisser Stéphane Ravier ou un de nos conseillers municipaux présenter l'amendement et ensuite le mettre aux voix, ce qui n'a pas été fait", a expliqué le 10 février à l'AFP son attaché parlementaire Antoine Baudino.

Peut-on en conclure comme le fait TVLibertés que les deux victimes de l'attentat de 2017 n'auront pas de rue à leur nom à Marseille ? Non, si l'on se fie aux déclarations du maire lors de ce même conseil municipal.

En réponse à une intervention d'une élue LR, M. Payan a ainsi affirmé que le "temps viendra" de rendre hommage aux deux victimes de l'attentat de 2017, une déclaration qui ne figure pas dans l'article de TVLibertés.

"La ville de Marseille doit leur rendre hommage et la ville leur rendra hommage mais attention à la percussion des calendriers", a ajouté le maire. "Nous faisons attention justement à nous éloigner de ce genre de confrontations, de nous éloigner de cette espèce de concurrence mémorielle".

"Respectons aujourd'hui la mémoire d'Ibrahim Ali, respectons ce qui s'est passé", a exhorté l'édile. 

Contacté par l'AFP,  le service de communication du maire a assuré le 10 février que la ville de Marseille rendrait "effectivement hommage" aux deux jeunes cousines sans donner plus de précisions.  

Un engagement "pas suffisant" selon l'attaché parlementaire de M. Ravier. "C'est de la politique donc si vous croyez les promesses que font les élus... Evidemment, non c'est pas acté, c'est pas suffisant (...) Il l'a dit mais ça ça n'engage que lui", a-t-il dit à l'AFP.

En France, plusieurs hommages aux victimes des attentats jihadistes ont récemment donné lieu à des querelles politiques.

En novembre 2020, le Conseil de Paris a donné son feu vert pour qu'un lieu de la capitale porte le nom de l'enseignant Samuel Paty, décapité mi-octobre par un jihadiste, mais ce vote a créé des tensions dans la majorité municipale.

La maire PS Anne Hidalgo a regretté que des élus EELV, tout en étant favorables à cette résolution, aient souligné qu'elle n'était pas conforme au règlement municipal. Les écologistes d'EELV ont un "problème de rapport à la République", avait lancé la maire sur BFMTV, provoquant la fureur de ses alliés municipaux.

Une polémique avait également éclaté en octobre 2020 autour de la plaque commémorative installée à Paris dans le jardin Arnaud-Beltrame, du nom du lieutenant-colonel de gendarmerie tué par un jihadiste en mars 2018 après s'être susbstitué à des otages dans un supermarché de l'Aude. 

L'inscription sur la plaque --"victime de son héroïsme"-- avait ému des responsables politiques du RN mais aussi de LREM qui avaient dénoncé une formulation suggérant, selon eux, que M. Beltrame avait été d'abord victime de son propre comportement et pas du "terrorisme islamiste".

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