Non, le Cameroun n’a pas déployé de soldats à N’Djamena pour "prêter main forte" à l’armée tchadienne

Non, le Cameroun n’a pas déployé de soldats à N’Djamena pour "prêter main forte" à l’armée tchadienne

publié le jeudi 29 avril 2021 à 17h29

Des publications partagées plusieurs centaines de fois sur Facebook depuis les funérailles du président tchadien Idriss Déby, mort en combattant une rébellion dans le nord du pays, assurent que l’armée camerounaise s’est déployée à N’djamena pour "prêter main forte à l’armée tchadienne contre les rebelles". Il s’agit d’une fausse information, selon les autorités militaires des deux pays et des journalistes de l’AFP présents dans la capitale tchadienne. La photo utilisée par les posts mensongers date d’ailleurs de 2016 et n’a rien à voir avec le Tchad : elle a été prise au Nigeria lors d’une offensive contre le groupe jihadiste Boko Haram.

Sur la photo, des véhicules de combat sont alignés au soleil sur un sol terreux. Au premier plan, deux soldats en treillis attendent assis, jambes repliées, sur un char à canon. Devant eux, plusieurs centaines de militaires sont regroupés, armes au dos et casques vissés sur la tête.

Ce cliché est partagé par plusieurs publications sur Facebook depuis le 26 avril (1, 2, 3, 4, 5…) en Afrique de l'Ouest. Ces derniers prétendent que "des troupes de l'armée camerounaise sont rentrées dans la capitale tchadienne pour prêter main forte à leurs homologues dans la lutte contre les rebelles qui menacent le pays". 

Capture Facebook, réalisée le 29 avril 2021



En ligne de mire : le conflit qui oppose l’armée tchadienne au Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT), un groupe armé rebelle qui a lancé mi-avril une offensive contre le régime tchadien dans le nord du pays, depuis la Libye voisine.

Cette offensive a entraîné la mort du président Idris Déby Itno, tué le 20 avril à l'occasion de combats contre la rébellion, puis la prise de pouvoir d'une junte dirigée par son fils, Mahamat Idriss Déby. Dans la foulée, plusieurs manifestations ont éclaté, violemment réprimées par les autorités.

Les armées concernées démentent formellement

L’armée camerounaise est-elle intervenue pour soutenir l’armée tchadienne dans ce contexte explosif? Contactés par l’AFP, les porte-paroles des deux armées concernées ont démenti toute intervention du Cameroun chez son voisin tchadien.

Le porte-parole du ministère camerounais de la Défense, le colonel Cyrille Serge Atonfack, a ainsi évoqué une "fake news". Sur les réseaux sociaux, M. Atonfack a renvoyé vers un montage reprenant l’une des publications virales, barrée par un tampon "fake news" du "ministère de la Défense".

Capture barrée par un tampon "fake news" du ministère de la Défense.

Le porte-parole des autorités militaires tchadiennes a assuré de son côté que le message viral était une "fausse information". "L’armée camerounaise ne nous a pas aidés pour quoi que ce soit", a insisté ce général, en indiquant que les deux armées collaboraient uniquement dans le cadre de la Force multinationale mixte (FMM).

La FMM est une coalition régionale instaurée en 2015, qui vise à lutter contre la menace jihadiste. Elle est composée d’éléments armés du Cameroun, du Niger, du Nigeria et du Tchad, appuyés par des comités de vigilance composés d'habitants. "Même dans ce cadre, chaque pays protège ses frontières", précise le porte-parole de l’armée tchadienne.

Interrogés par AFP Factuel, des correspondants de l’AFP présents dans la capitale tchadienne ont précisé de leur côté n’avoir pas constaté la présence de militaires camerounais dans les rues de la ville.Aucun média traditionnel n’a par ailleurs fait état d’une telle présence ces derniers jours.

Une image qui remonte au moins à 2016



L’image utilisée par les publications mensongères n’a par ailleurs rien à voir avec la situation actuelle au Tchad ou à N'Djamena.

Une recherche d’image inversée avec l’outil Yandex montre que cette image a été utilisée à plusieurs reprises ces dernières années, par des médias traditionnels et des publications Facebook, pour illustrer des opérations militaires de l’armée nigériane (1, 2) et de l'armée camerounaise (1, 2).

La plus vieille publication retrouvée par l’AFP Factuel est une publication Facebook datant du 16 février 2016. L’auteur de ce post, partagé près de 1.300 fois, évoque une opération des militaires camerounais "dans des localités nigérianes" voisines du Cameroun.

Interrogé par l’AFP, le porte-parole de l’armée camerounaise a assuré que cette légende correspondait bel et bien à la réalité de cette photo. A l’époque, l’armée camerounaise avait mené une opération très médiatisée à Ngoshe, un poste de commandement du groupe jihadiste Boko Haram.

Situation sécuritaire et politique

La fausse information sur l’intervention camerounaise au Tchad survient alors que plusieurs fake news ont circulé depuis la mort d’Idriss Déby sur les réseaux sociaux tchadiens (1, 2, 3, 4). Un phénomène révélateur du climat d’incertitude qui règne dans ce pays enclavé de 16 millions d’habitants.

Des soldats tchadiens défilent lors des funérailles d'État du défunt président tchadien Idriss Deby à N'Djamena le 23 avril 2021 (AFP / Issouf Sanogo)

Le Tchad, qui a connu une forte instabilité après l'indépendance en 1960, avec une rébellion dans le nord dès 1965, est en effet confronté à des défis militaires à toutes ses frontières.

Dans la région du lac Tchad (sud-ouest), l'armée lutte depuis 2015 contre Boko Haram. Dans le massif du Tibesti (nord) et à la frontière avec la Libye, elle affronte des rebelles et des orpailleurs. Dans les provinces du Ouaddaï et du Sila (est), elle fait face à un conflit intercommunautaire entre éleveurs et agriculteurs.

L'armée tchadienne, considérée comme la plus aguerrie de la région, apporte un précieux soutien à l’opération Barkhane - dont le QG est à N'Djamena - et aux pays voisins du G5 Sahel (comprenant également la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso et le Niger) dans la lutte contre le jihadisme.

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