Non, la Terre n'est pas "nettoyée" par une épidémie tous les 100 ans

Non, la Terre n'est pas "nettoyée" par une épidémie tous les 100 ans

publié le vendredi 30 avril 2021 à 12h58

Des publications virales sur Facebook affirment que la "Terre est nettoyée" par des épidémies à la même date tous les 100 ans, citant la peste, le choléra et la grippe espagnole avant le Covid-19. Cette affirmation est fausse. Les dates attribuées à ces différentes épidémies sont inexactes et ces maladies sont incomparables, expliquent des experts.

"Une fois tous les 100 ans, la Terre est nettoyée. C'est une coïncidence ?", interroge une internaute dans une publication partagée des centaines de fois depuis la mi-avril.

Une autre, dont la publication a été reprise 21.000 fois, diffuse sans commentaire un visuel reprenant la même affirmation, également accompagnée d'une illustration représentant "La Peste 1720", "Le Choléra 1820" et "La Grippe Espagnole 1920". 

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 6 mai 2021

Ces publications réemploient les visuels et formulations d'un article du site Effetsante.com qui affirme examiner "une théorie" selon laquelle "tous les 100 ans, une pandémie éclate sur la planète. Et, que celles-ci sont envoyés (sic) pour nettoyer la Terre".

Des publications similaires circulent depuis le début de l'épidémie de Covid-19 dans différentes langues sur les réseaux sociaux. C'est le cas ici en philippin sur Facebook, ou en anglais sur Twitter. L'AFP a déjà vérifié ces affirmations ici, en anglais, dès mars 2020. 

Des dates imprécises et trompeuses

"Si vous prenez l'histoire de l'épidémiologie, vous trouverez toujours une date où il y a une épidémie quelque part, déjà parce que l'essentiel des grandes épidémies sont endémiques, c'est-à-dire qu'elles sont permanentes", explique le coordonnateur de recherche à la Maison des sciences de l’homme Paris-Nord (MSHPN) Stanis Perez, co-auteur de Pandémies (éd. Perrin, 2021).

Il y a ainsi eu de nombreux épisodes de peste, pas seulement en 1720, comme l'affirme la publication, mais aussi avant et après. Deux autres séquences sont connues comme très importantes : la "peste noire" qui ravage l’Europe de 1347 à 1351 et celle qui à la fin du XIXe siècle naît en Chine du sud.

Cette maladie sévit d'ailleurs encore actuellement. En 2017, l’Organisme mondiale de la santé (OMS) a répertorié 3.248 cas à travers le monde entre 2010 et 2015, dont 584 morts. 

Pour ce qui est du choléra, six grandes vagues de "pandémies classiques" ont été identifiées, de 1817 -et non 1820- au début du XXe siècle.

Les plus importantes se sont déroulées au début des années 1830 puis aux alentours de 1854. Encore aujourd'hui, d'après l'OMS, il y a chaque année de 1,3 à 4 millions de cas de choléra dans le monde et de 21.000 à 143.000 décès.

"Le choléra au XIXe siècle, comme la peste, arrive par la Méditerranée en Europe. Elles sont des maladies présentes à l'état endémique (en permanence, NDLR) en Asie centrale et en Inde”, décrit le chercheur Stanis Perez.

Pour la grippe espagnole en 1920 ? "C'est la fin de l'épidémie, donc au niveau de la chronologie, ce n'est pas bon", répond le chercheur Stanis Perez. "On pense que le virus a muté entre 1916 et 1917 et éclate vraiment en 1918, aux Etats-Unis puis en Europe et en Amérique latine." 

On a ainsi attribué à la grippe espagnole la mort de 20 millions de personnes entre 1918 et 1919 seulement. 

AFP Graphics

Des épidémies "très différentes"

Le cycle centenaire avancé dans ces publications "n'est pas sérieux", pour l'historien de la Santé Patrick Zylberman, de l'Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). "Il y a eu une théorie de cycles périodiques en ce qui concerne la grippe pandémique, acceptée par les scientifiques entre 1968 et 1976, mais depuis, plus personne ne la reprend", a-t-il dit. 

"Cela ne fonctionne pas (...) Ce sont des épidémies et des maladies très différentes", a abondé Hervé Guillemain, historien et directeur du Dictionnaire politique d'histoire de la santé (DicoPolHiS) à l'université du Mans.

"Le choléra se propage principalement grâce à l'eau, la peste par la piqûre d'une puce infectée et le Covid-19 et la grippe sont des maladies respiratoires différentes", a-t-il détaillé.

Alors que la publication place ces maladies sur le même plan, "elles n'ont de plus pas sévi à la même échelle", note M. Guillemain.

L'épisode de peste de 1720 a été restreinte à la région autour de Marseille, tandis que la grippe espagnole s'est diffusée dans de nombreux pays pour un nombre de décès sans commune mesure.

Affirmer qu'une épidémie majeure se produit systématiquement tous les 100 ans ne se base sur aucun "écrit sérieux" historique ou scientifique, a estimé Anne Rasmussen, directrice d'études à l'EHESS et spécialiste de l'histoire des pandémies.

"On peut voir (dans la publication, NDLR) l'idée très ancienne que l'épidémie est provoquée par des empoisonneurs ou des 'semeurs de peste' pour réguler les populations (...) Mais il y a des raisons beaucoup plus évidentes et simples à leur apparition", a-t-elle précisé.

Le plus généralement, c'est à la faveur de "l'agglomération humaine, du développement de l'élevage qui va multiplier les interactions entre l'homme et l'animal ou encore d'épisodes climatiques particuliers".

Dans l'histoire moderne, "la diffusion de toutes ces maladies s'expliquent, de manière rationnelle, par l'activité humaine, la mondialisation, le transport d'hommes ou de marchandises par exemple", selon Hervé Guillemain.

Enfin, selon le chercheur Stanis Perez, à travers cette théorie trompeuse perce "une vision européo-centrée". "Dans les pays pauvres, les épidémies sont permanentes. Le choléra est présent en Haïti depuis 10 ans. La variole, avant qu'elle soit éradiquée en 1977, faisait des dizaines de millions de morts, notamment des enfants". 

"Cela a toujours existé mais ça n'a pas toujours été surmédiatisé", conclut-il. Avant le Covid-19 par exemple, plusieurs épidémies ont marqué le XXIe et le XXe siècle... à de nombreuses dates différentes.

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