Non, la marquise de Sévigné n'a pas décrit un confinement à Versailles en 1687

Non, la marquise de Sévigné n'a pas décrit un confinement à Versailles en 1687

, publié le mercredi 04 novembre 2020 à 12h16

Une prétendue lettre écrite par Madame de Sévigné à sa fille en 1687 a été partagée plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis début mai. La marquise française, connue pour ses talents d'épistolière, y évoque un confinement dû à un "fléau" "qui se propage comme un feu de bois sec" et explique qu'à Versailles "tout le monde" porte des masques, afin d'éviter de se contaminer. Cette lettre n'a pas  été écrite par la marquise. Elle est issue d'un pastiche, rédigé en avril dans le cadre d'un concours d'écriture. 

"Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s'abattre sur nous", aurait écrit Madame de Sévigné dans une lettre à sa fille. "Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements", s'attriste la marquise, qui envoie à sa fille "deux drôles de masques (...) Tout le monde en porte à Versailles. C'est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer." Des propos qui résonnent étrangement avec l'actualité, alors que la France et la Belgique ont entamé leur deuxième confinement pour lutter contre la pandémie de covid-19.


Capture d'écran réalisée le 4 novembre 2020 sur Facebook

Cette prétendue lettre circule depuis le 2 mai 2020 sur Facebook et a été partagée plusieurs milliers de fois, selon les recherches de l'AFP.

En réalité, Madame de Sévigné, dont les lettres à sa fille sont encore étudiées dans les écoles françaises, n'a jamais rédigé une telle missive. Il s'agit d'un pastiche, écrit dans le cadre d'un concours d'écriture, organisé par le Bottin Mondain (un annuaire des familles de la "société mondaine" française) pour ses membres, et partagé le 23 avril 2020 dans une newsletter.

Cette prétendue lettre de la marquise contient d'ailleurs plusieurs anachronismes et détails qui doivent alerter le lecteur. 

Plusieurs indices permettent de voir que cette lettre n'a pas pu être écrite par Madame de Sévigné en 1687

La marquise de Sévigné a écrit à sa fille plusieurs centaines de lettres entre 1671 et 1696. Mais on ne trouve aucune trace de cette lettre-ci dans les recueils disponibles en ligne, comme l'édition de Hachette publiée en 1876, ou celle de Flammarion en 1976.  

Interrogée le 3 novembre 2020, Laure Depretto, docteure en littérature française et spécialiste de Madame de Sévigné, a confirmé par e-mail à l'AFP qu'"aucune lettre de Madame de Sévigné datée du 30 avril 1687 ne figure dans l'édition de ses lettres (Pléiade, Gallimard)".

D'après ces publications, cette lettre aurait été écrite le "jeudi 30 avril 1687". Or, selon le site éphéméride, qui permet de retrouver le jour de la semaine correspondant à une date précise, le 30 avril 1687 était un mercredi et non un jeudi.

Le texte de cette publication contient, de plus, plusieurs anachronismes. L'épistolière évoque d'abord une décision prise par le roi et Mazarin "qui nous confinent tous dans nos appartements". Or le cardinal Mazarin est mort en mars 1661. Il n'aurait donc pas pu prendre la décision de "confiner" la cour en 1687. Quant au maître d'hôtel Vatel, chargé de pourvoir aux repas de Madame de Sévigné selon cette publication, il s'est suicidé en 1671. La marquise avait d'ailleurs raconté cet événement dans l'une de ses lettres.

La publiction évoque également la comédie "Le Menteur" de Pierre Corneille, que la marquise semble découvrir. Or cette pièce est parue en 1644. "Il est peu probable que Madame de Sévigné assiste à une "nouvelle" représentation presque cinquante ans après", a souligné Laure Depretto.

Enfin, dans certains des posts, Madame de Sévigné signe cette lettre avec cette marque d'affection, "Je vous embrasse Pauline...". Or, Pauline de Grignan (devenue de Simiane après son mariage) n'était pas la fille mais la petite-fille de Madame de Sévigné. Sa fille s'appelait Françoise-Marguerite. 


Chronologie des principaux fléaux de l'Histoire, avec estimations de leur nombre de morts (AFP - John SAEKI)

Au XVIIème siècle il n'y aurait pu avoir ni confinement généralisé, ni port du masque

A cette époque, "depuis le début de la peste du Moyen-Age en 1346, il y avait eu pratiquement tous les ans en France des épidémies plus ou moins graves", a indiqué Patrick Zylberman, professeur émérite d'histoire de la Santé à l'Ecole des hautes études en santé publique. Cependant, Paris n'a connu aucune épidémie particulière en 1687, a-t-il précisé à l'AFP le 3 novembre 2020.

En effet, la dernières grande épidémie de peste de l'époque avait eu lieu entre 1629 et 1631. Après 1687, une nouvelle vague venue du Moyen-Orient a tué 40 000 personnes à Marseille et plus de 100 000 personnes en Provence entre 1720 et 1722. 

Le confinement, évoqué dans cette publication, n'était pas une politique publique au XVIIème siècle mais plutôt le fait d'une minorité de personnes, a expliqué Patrick Zylberman : "Pendant la grande épidémie de peste dans les îles britanniques en 1665, 1666, les personnes aisées se confinaient à la campagne. Mais les politiques publiques étaient plutôt tournées sur les quarantaines". A cette époque, en cas d'épidémie, des murs étaient construits autour des villes pour limiter les entrées et les sorties, comme ce fut le cas en Provence en 1720. 

Selon cette publication, Madame de Sévigné envoie également avec cette lettre "deux drôles de masques", à la mode à la Cour de Versailles. "C'est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer". 

Une phrase qui n'aurait pas pu être écrite à l'époque, a expliqué Patrick Zylberman : "pour cela, il aurait fallu avoir la notion du mode de transmission du virus. Or l'idée que le virus se transmet par l'intermédiaire de gouttelettes arrive à la fin du XIXème siècle"

Pendant la Grande peste, les masques en forme de bec d'oiseau, essentiellement portés par des médecins, étaient censés protéger contre les "miasmes" contenus dans l'air vicié qui charriait, selon la médecine de l'époque, des matières en décomposition et des mauvaises odeurs,  expliquait cette dépêche de l'AFP publiée en mai.




Un pastiche rédigé en mars 2020

Cet article de France Inter, publié le 4 mai 2020, évoque un certain "Jean-Marc Banquet d'Orx", qui en serait l'auteur. En tapant ce nom et des mots-clés sur un moteur de recherche, on retrouve un article daté du 30 avril sur le site Baskulture, qui évoque un "pot-aux-roses", inspiré d'un "article de Mme Marie-José Lacourte publié dans la chronique du 'Bottin Mondain' du 23 avril dernier"

Contactée le 3 novembre 2020,  l'équipe du Bottin Mondain a confirmé à l'AFP que ce pastiche a été publié dans une newsletter datée du 23 avril, que l'AFP a pu consulter, à l'occasion d'un concours d'écriture autour du confinement.

En effet, on trouve sur le profil Facebook de Marie-José Chardonnet-Lacourte une publication datée du 5 mai 2020, dans laquelle elle s'indignait de la reprise de ses pastiches, écrits le 12 avril et "sans vérité historique". Contactée par l'AFP le 3 novembre, Marie-José Chardonnet-Lacourte a confirmé être l'auteure de ce pastiche et a expliqué être "perplexe" face à l'ampleur que celui-ci a pris : "Certaines phrases ont même été ajoutées, comme la mention des masques et de Vatel". La date du 30 avril 1687 n'apparaît pas non plus dans le texte original. 

"On m'a dit de raconter mon confinement par rapport à des personnages connus et donc je me suis lancée. Madame de Sévigné, c'était une femme de lettres, très cultivée, je me suis mise dans sa tête si elle avait été confinée", a  expliqué Marie-José Chardonnet-Lacourte, qui a glissé volontairement quelques anachronismes dans son texte. 

Selon Laure Depretto, il n'est pas étonnant que cette lettre circule autant, car "elle concilie tous les sentiments contradictoires nourris par l'apparition de l'épidémie de Covid". Pour la docteure en littérature, elle suscite deux réactions : "La première où le lecteur actuel se dit "tiens, rien n'a changé depuis 300 ans" et nous sommes confinés comme pouvaient l'être des Grands, des nobles sous l'Ancien Régime. L'appartenance à une communauté unique, soumise aux mêmes fléaux à plusieurs siècles d'intervalle et ce, quelles que soient les appartenances sociales et hiérarchiques, a quelque chose de rassurant. Nous sommes tous égaux devant les épidémies. 

La seconde réaction, selon Laure Depretto, est une interrogation : "On ne peut s'empêcher de se dire "Comment se fait-il que nous soyons revenus au même point? Le sentiment d'arriération alors domine et l'on se retrouve scandalisé.e que rien n'ait changé depuis l'Ancien Régime, que nous n'ayons pas réussi à faire davantage de progrès." 

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