Non, l'essai clinique Discovery ne démontre pas la supériorité de l'hydroxychloroquine comme traitement contre le Covid-19

Non, l'essai clinique Discovery ne démontre pas la supériorité de l'hydroxychloroquine comme traitement contre le Covid-19

, publié le jeudi 15 octobre 2020 à 16h35

Selon des publications partagées plus de 7.000 fois en 48h, l'essai Discovery, mené par l'institut français Inserm, a été stoppé par les autorités sanitaires françaises alors qu'il "était en train de démontrer la supériorité de l'hydroxychloroquine" comme traitement contre le Covid-19. C'est faux, les premiers résultats ne montrent "aucun effet" sur la maladie, et la décision d'arrêter de tester ce produit a été prise par les auteurs de l'étude, ont-ils expliqué à l'AFP.

L'essai clinique Discovery, coordonné par l'Institut national de la Santé et de la recherche médicale (Inserm), teste l'efficacité de 4 traitements expérimentaux - ajoutés aux soins standards - contre le Covid-19.

C'est une étude complémentaire au grand essai Solidarity mené à l'international par l'OMS.

La gestion de Discovery par les autorités sanitaires françaises serait "un scandale", dénonce un article de santé-corps-esprit.com publié le 14 octobre, repris par de nombreuses pages (1, 2, 3) et partagé plus de 7.000 fois sur Facebook selon l'outil de mesure d'audience CrowdTangle.

Parmi les quatre traitements évalués c'est "l'hydroxychloroquine du Pr. Raoult qui obtient les meilleurs résultats", affirme l'article.

Mais, alors que Discovery "était en train de démontrer la supériorité de l'hydroxychloroquine !", les autorités sanitaires françaises ont interdit d'inclure de nouveaux patients, rendant "statistiquement" contestables ces résultats pourtant "saisissants", accuse-t-il.

Tout cela est faux.

Les premiers résultats ne montrent en réalité "aucun effet" du traitement à l'hydroxychloroquine sur la maladie, expliquent des responsables de Discovery à l'AFP.

L'arrêt définitif des inclusions a été décidé le 17 juin par l'Inserm, et non pas par les autorités, parce que que l'étude mère - Solidarity - avait, à cette date, déjà démontré l'inefficacité de l'hydroxychloroquine sur un très large échantillon de patients.

"Aucun effet sur la charge virale"

Discovery est un essai randomisé. C'est-à-dire qu'il compare cinq traitements (quatre expérimentaux et un standard, détaillés ci-dessous).

Le traitement standard est appliqué à tous, et s'ajoutent quatre traitements expérimentaux administrés en parallèle à 4 groupes de malades du Covid-19. Un 5ème groupe, dit de "contrôle", ne reçoit que les soins standards.


Extrait de la présentation de Discovery sur le site de l'Inserm

"Il n'y a aucune différence d'évolution de la charge virale, quelque soit le groupe", explique le 15 octobre à l'AFP Dominique Costagliola, membre du comité de décision de Discovery et directrice de recherche à l'Inserm.

"Sur plus de 300 patients étudiés, dont plus de 150 sous hydroxychloroquine il est clair que l'hydroxychloroquine n'a aucun effet sur la charge virale" ajoute cette spécialiste en recherche clinique.

"L'hydroxychloroquine n'a aucun effet" confirme, par courriel, le 16 octobre, le professeur Bruno Lina, un des responsables de Discovery et membre du Conseil scientifique.

Les résultats préliminaires de Discovery ont été présentés le 25 septembre lors d'un conférence virtuelle d'experts médicaux européens consacrée au Covid-19 (voir le détail ci-dessous).


Résultats préliminaires de Discovery sur l'évolution de la charge virale pour les différents traitements évalués

Affirmer comme la publication virale, que l'hydroxychloroquine "obtient les meilleurs résultats" dans Discovery est donc faux concernant la charge virale.

Mais qu'en est-il de ses effets sur la mortalité ?

Conclusions de "mauvaise foi"

"Discovery tend à montrer l'efficacité de l'hydroxychloroquine sur la mortalité" a notamment jugé le professeur Didier Raoult le 6 octobre, en tweetant un autre graphique tiré des résultats préliminaires de l'essai.

"Il y a aussi plus de patients guéris au bout de 29 jours parmi ceux qui ont reçu l'hydroxychloroquine" abonde l'article de santé-corps.esprit.com, en se basant sur le même graphique.

Toutes les "interprétations" tirées de ce visuel sont "ridicules" ou de "mauvaise foi" s'insurge Dominique Costagliola.

"On ne conclut rien sur ce graphique car l'étude n'a pas la puissance pour juger sur le critère clinique", explique-t-elle à l'AFP.

Discovery n'a pu en effet analyser que 150 patients par groupe au lieu des 600 prévus dans le protocole publié fin mars.

Cet échantillon est suffisant pour analyser un critère biologique -comme la charge virale- mais bien trop faible pour "conclure quoi que ce soir sur un critère clinique", explique Dominique Costagliola de l'Inserm.

"La première question qu'on se pose devant un résultat c'est "est-il significatif ?", autrement dit, "est-ce que ce résultat est lié au hasard ?"", explique à l'AFP, Nathan Peiffer-Smadja infectiologue aux hôpitaux de Paris.

"Si c'est lié au hasard, on ne regarde pas le reste. C'est une règle de base dans la statistique et les essais cliniques. Ici, Discovery ne montre aucun effet de l'hydroxychloroquine", ajoute ce chercheur, co-auteur d'une méta-analyse concluant à l'inefficacité de l'hydroxychloroquine dans cette maladie.

Arrêt provoqué par l'étude mère

Pourquoi alors Discovery n'a pas inclus plus de patients pour permettre une telle analyse ?  Car "nos autorités sanitaires l'ont interdit !" ou "n'ont jamais donné le feu vert", assure l'auteur de l'article de santé-corps-esprit.com

Cette affirmation est fausse. Elle omet plusieurs événements.

Le 26 mai, après la publication d'une étude de The Lancet concluant à la dangerosité du traitement, l'Ansm, le gendarme du médicament en France, a bien demandé à stopper les inclusions de patients dans le groupe hydroxychloroquine.

Mais, fait rarissime, cette étude a été désavouée par ses propres auteurs la semaine suivante. Le 4 juin, l'OMS a de nouveau recommandé l'inclusion de patients et l'Inserm disait, sur son site, attendre "le feu vert des autorités compétentes".

Nouveau rebondissement les jours suivants : le 5 juin, la vaste étude britannique Recovery montre que l'hydroxychloroquine ne montre "pas d'effet bénéfique" pour les malades du Covid.

Le 13 juin, "le comité indépendant" de l'étude internationale de l'OMS Solidarity, dont le principal critère de jugement porte sur les effets sur la mortalité, envoie ses résultats intermédiaires au "comité indépendant" de son partenaire Discovery.

Après l'analyse de ces résultats basés sur un échantillon très large, les deux comités recommandent à la direction de Discovery de "suspendre le groupe hydroxychloquoroquine pour futilité", raconte Dominique Costagliola à l'AFP.

"Cela revient à nous dire : il n'y aucune chance qu'on arrive à conclure, continuer l'essai reviendrait à jeter l'argent par les fenêtres", résume-t-elle.

La décision d'arrêter les inclusions pour le groupe hydroxychloroquine est donc prise par la direction de Discovery le 17 juin sur la base des recommandations de son étude mère Solidarity, et non sur un blocage des autorités françaises.

"En juin, il y avait peu de malade du Covid-19, même si on avait repris les inclusions entre le 4 et le 18 juin, on aurait eu 2-3 patients de plus, cela n'aurait rien changé" ajoute Mme Costagliola.

Les résultats de Solidarity ont été rendus publics le 15 octobre.

Sur plus de 11.000 patients analysés, les 4 traitements analysés (hydroxychloroquine, lopinavir, interferon, remdesivir) "semblent avoir peu ou pas d'effet sur la mortalité à 28 jours ou sur l'évolution de la maladie chez les patients hospitalisés" pour le Covid-19 a expliqué l'OMS.

Cette étude doit encore être examinée par d'autres médecins avant son éventuelle publication dans une revue scientifique. 

Vos réactions doivent respecter nos CGU.