Non, l'Agence américaine de contrôle des maladies n'a pas gonflé les chiffres de mortalité du Covid-19 de 1600%

Non, l'Agence américaine de contrôle des maladies n'a pas gonflé les chiffres de mortalité du Covid-19 de 1600%

, publié le samedi 20 février 2021 à 01h19

Des publications partagées des milliers de fois sur les réseaux sociaux en anglais et français depuis mi-février affirment que l'Agence américaine de contrôle des maladies (CDC) a gonflé les chiffres de mortalité du Covid-19 de 1.600% aux Etats-Unis en modifiant illégalement sa méthode de comptage. C'est faux, explique à l'AFP le statisticien en chef de l'agence. Deux avocats en santé publique précisent par ailleurs que l'agence n'a pas violé la loi avec son nouveau guide de comptage.

"Le Center for Desease Control américain aurait gonflé les chiffres de mortalité du covid-19 aux États-Unis par 1.600 %, notamment, rapporte The Gateway Pundit, grâce à la manipulation des règles d'enregistrement des décès", écrit un blog québecois dans un article du 11 février.


(Capture d'écran du site campagne québec-vie réalisée 22 février)

Une affirmation également relayée sur Twitter par Silvano Trotta, l'une des figures de proue de la sphère complotiste en France, dans un message partagé des centaines de fois.


(Capture d'écran réalisée sur Twitter le 22 février 2021)

Ces deux publications s'appuient sur des sources américaines. Un article publié le 1er février par le média conservateur The National File sert à Silvano Trotta tandis qu'un autre de The Gateway Pundit, portail épinglé à plusieurs reprises par l'AFP pour diffusion de fausses informations (1,2), est relayé par le blog québecois.

Ces deux articles anglophones ont été partagés plus de 15.000 fois sur Facebook, selon l'outil d'analyse des réseaux sociaux CrowdTangle.

Ils reposent sur une étude de 25 pages, publiée par une association médicale privée nommée "Institute for Pure and Applied Knowledge" (IPAK). Le fondateur de l'IPAK, James Lyons-Weiler, a également été épinglé à plusieurs reprises par des médias de vérification pour des propos erronés sur l'épidémie (1,2,3).

Le document affirme : "Les données existantes sur les décès de Covid-19, qui ont eu une influence majeure sur les politiques publiques, pourraient être considérées comme compromises en terme d'exactitude, ainsi qu'illégales en vertu de la loi fédérale existante".

Selon le document, si l'Agence américaine de contrôle des maladies avait utilisé le guide de comptage en place depuis 2003 - effectif jusqu'au début de l'épidémie de Covid-19 - le bilan total des morts aux Etats-Unis serait environ 16,7 fois moins important qu'actuellement.

Le bilan officiel actuel correspondrait à des chiffres gonflés de 1.567%, selon les données de l'IPAK.

"Les agences fédérales qui effectuent des changement à leur système de collecte, de publication et d'analyse des données sans alerter les autorités violent la loi fédérale", affirme également le document.

Les Etats-Unis ont dépassé le 22 février le demi-million de morts du coronavirus.

"Aucune validité"

Contacté par l'AFP, Bob Anderson, le chef des statistiques sur la mortalité au NCHS, l'agence statistique du CDC, a affirmé que ces accusations n'avaient "aucune validité".

Il détaille : "Selon l'ancien système de comptage, le nombre de morts du Covid-19 ne serait pas différent. Le nouveau système est quasiment identique. La seule différence est qu'il évoque spécifiquement cette maladie".

Selon Bob Anderson, les auteurs du document se trompent en estimant que, avec l'ancien système, seuls les certificats de décès qui incluent le Covid-19, sans comorbidité mentionné, compteraient dans le total.

"Les guides -l'ancien et le nouveau- imposent à la personne qui rédige le certificat de décès de remplir tous les événements menant à la mort", explique Bob Anderson.


(Capture d'écran du système de comptage de 2003)

"Il est important que les causes de la mort, et en particulier les causes sous-jacentes, soit inscrites aussi précisement et spécifiquement que possible (dans les certificats, NDLR)", peut-on lire dans le guide du CDC de 2003.


(capture d'écran du guide de 2003)

Selon ce guide, "tous les problèmes médicaux" doivent bien apparaître sur les certificats afin d'en extraire des statistiques.

"Vous pouvez avoir des insuffisances respiratoires ou des pneumonies causées par le Covid-19", détaille-t-il.

Et si ces dernières sont considérées comme des comorbidités, "le Covid-19 est la cause sous-jacente du décès, parce qu'il est à l'origine de la pneumonie qui a entraîné la mort de la personne".

"Cette manière de fonctionner n'a pas changé", a-t-il dit. Parmi les principales comorbidités répertoriées par les CDC figurent les maladies respiratoires (pneumonie, insuffisance ou détresse respiratoire, etc.) et le diabète.

Pour autant, le Covid-19 est bien la cause sous-jacente des décès recensés aux Etats-Unis, affirme Bob Anderson, qui souligne que "l'on meurt rarement du Covid-19 sans qu'il n'ait causé des complications".

Un nouveau système nécessaire et légal

Le nouveau système était nécessaire pour des raisons pratiques, selon M. Anderson. Toutes les causes de décès ont une référence précise dans le guide de Classification internationale des maladies.

Le Covid-19 étant une nouvelle maladie, il a bénéficié d'un nouveau numéro de référence : U07.1. Le service des statistiques du CDC a annoncé, le 24 mars dernier, que cette nouvelle référence devait désormais être utilisée pour collecter les données sur les morts du Covid-19.

Le 2 avril, un nouveau guide de comptage, incluant cette nouvelle référence, a en conséquence vu le jour, a expliqué Bob Anderson.


(Capture d'écran du nouveau guide, réalisée le 23 février 2021)

Sarah Wetter, avocate en santé publique à Washington, a ajouté dans un mail à l'AFP que ce changement ne violait pas la loi fédérale et que les affirmations des différentes publications étaient "fausses".

"La création d'une nouvelle loi fédérale nécessite habituellement d'alerter les autorités, mais le CDC n'a pas instauré une nouvelle règle ou même changé une règle existante. L'agence a simplement adopté une nouvelle référence de maladie et donné des consignes pour en faire état sur les certificats de décès", a-t-elle écrit.

Robert Gatter, professeur en santé publique à l'université de Droit de Saint Louis (Missouri), abonde : "Adopter une nouvelle référence de maladie et donner des directives sur la façon de s'en servir rentre tout à fait dans le champ légal" de ce que le CDC est autorisé à faire.

"Il n'existe pas de loi fédérale imposant la façon dont un certificat de décès doit être rempli... L'idée que la CDC a violé la loi en faisant ce changement est ridicule", a estimé Bob Anderson.

Ce n'est pas la première fois que l'Agence américaine de contrôle des maladies est accusée d'avoir gonflé ses statistiques. Ce bilan a été la cible de nombreuses fausses affirmations depuis le début de la pandémie (1,2,3).

Vos réactions doivent respecter nos CGU.