Non, des "brigades de la mort" n'ont pas été envoyées dans des EHPAD pour "euthanasier" les personnes âgées avec du Rivotril

Non, des "brigades de la mort" n'ont pas été envoyées dans des EHPAD pour "euthanasier" les personnes âgées avec du Rivotril

publié le lundi 05 décembre 2022 à 17h45

Au début de la crise sanitaire, au printemps 2020, un décret a simplifié la délivrance du Rivotril (clonazépam), médicament utilisé notamment pour les soins palliatifs. Il s'agissait à l'époque de pallier le manque d'un autre médicament, l'Hypnovel (midazolam). Les deux molécules ont le même but : endormir profondément le patient pour qu'il ne souffre pas, jusqu'à son décès. Dans le cadre du Covid-19, il s'agissait en particulier d'éviter que des personnes âgées malades meurent asphyxiées. En 2020 déjà, de nombreuses publications sur les réseaux sociaux avaient affirmé -à tort- que le gouvernement avait ainsi autorisé l'euthanasie des personnes âgées. Ces accusations ont aussi été récemment relayées par des élus. Depuis fin novembre, une vidéo intitulée "Quand des brigades de la mort ont injecté du Rivotril" a fait encore ressurgir ces accusations. Mais comme l'ont expliqué plusieurs médecins gériatres et spécialistes de la fin de vie, administrer du Rivotril ne provoque pas le décès. A ce jour, l'euthanasie est interdite en France.Une vidéo visionnée plus de 70.000 fois sur Facebook et Twitter depuis le 28 novembre sur le "scandale du Rivotril" a fait ressurgir les accusations d'euthanasie des personnes âgées ayant contracté le Covid-19 dans les EHPAD (1, 2, 3).

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 01/12/2022 Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 01/12/2022 

 

Dans cette interview publiée par "Epoch Times France" et reprise par le "Media en 4-4-2" - deux sites qui relaient régulièrement des allégations trompeuses - Pierre Chaillot, statisticien qui remet en cause les chiffres officiels du Covid-19, dénonce l'usage du Rivotril dans les EHPAD.

"Le scandale n’est pas tant lié à la molécule en elle-même, mais plutôt au protocole. C’est ce qu’ils ont appelé le protocole palliatif covid. C’est un protocole qui n’a pas lieu qu’en France, et qui a consisté à dire : il y a un virus mortel qui circule et quand les personnes âgées l’ont, on ne peut pas les soigner, et en plus elles sont dangereuses pour les autres parce qu’elles vont contaminer leurs voisins. Donc, il faut les isoler et les mettre en protocole palliatif", affirme-t-il (à partir de 25 mn).

Il évoque aussi des "brigades d'interventions rapides" - surnommées"brigades de la mort" par plusieurs publications - qui venues selon lui injecter du Rivotril aux personnes âgées.

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 30/11/2022"Ils n'utilisent jamais le terme euthanasie. Attention, ils poussent des cris d'orfraie pour dire que ce n'est surtout pas de l'euthanasie. On accompagne le décès, mais ça raccourcit un peu la durée de vie du malade", affirme-t-il encore.

Dans la plupart des commentaires publiés sous la vidéo, de nombreux internautes accusent médecins et pouvoir publics d'avoir ainsi "assassiné" des personnes âgées en EHPAD parce qu'elles avaient le Covid.

"Crime sur l'humanité, assassins ce gouvernement", "Ils ont trucidé nos anciens", "Rivotril : assassinat", peut-on lire par exemple.

Capture d'écran des commentaires sous la vidéo Facebook, réalisée le 30/11/2022 ( Chloé RABS)Comme expliqué par nos confrères de Checknews le 7 novembre dernier Olivier Marleix, président du groupe LR à l’Assemblée nationale, a redonné un écho à ces allégations autour du Rivotril dans un tweet, estimant qu' Alain Houpert, médecin et sénateur avait "eu raison de s'indigner" sur le sujet. Ce dernier avait notamment estimé en 2020 que l'on avait "tué les seniors au Rivotril".

Comme expliqué dans un précédent article de vérification datant d'avril 2020, le Rivotril est un "anticonvulsivant" de la famille des "benzodiazépines", selon la définition du Vidal, le dictionnaire des médicaments. Sa substance active est le clonazépam.

Ce type de médicament est utilisé dans le cadre des soins palliatifs pour endormir profondément ("sédater") le patient et lui éviter de souffrir, comme mentionné ici par l'Agence du médicament.

En cas de manque d'Hypnovel (midazolam), dont les stocks étaient en tension en mars 2020, "d'autres alternatives sont envisageables comme le Rivotril", explique le 5 décembre 2022 à l'AFP le Dr Bernard Devalois, directeur du centre de recherche Bientraitance et Fin de vie.

C'est pourquoi le gouvernement a pris un décret le 28 mars 2020, portant sur les modalités de délivrance du médicament Rivotril. Ce décret, qui concernait aussi le paracétamol sous forme injectable, est venu, jusqu'au 15 avril 2020,"adapter le cadre réglementaire visant à permettre l’accès à certains produits indispensables dans la prise en charge optimale des patients COVID", avait alors indiqué à l'AFP la Direction générale de la Santé (DGS).

Capture d'écran du décret n° 2020-360 du 28 mars 2020, réalisée le 30/11/2022 ( Chloé RABS)"L'utilisation de ce médicament est habituelle en soins curatifs comme palliatifs. Le Rivotril a pu être utilisé en alternative au midazolam, ses propriétés pharmacologiques le rendant plus intéressant pour la réanimation, et permettant d’éviter une pénurie", appuie l'AP-HP contactée par l'AFP le 2 décembre 2022.

La partie sur le Rivotril concerne explicitement les soins palliatifs, qui sont des "soins actifs" destinés à "soulager la douleur, à apaiser la souffrance psychique, à sauvegarder la dignité de la personne malade", selon la définition de la Société française de soins palliatifs.

Le texte permettait donc aux pharmacies de ville de délivrer le Rivotril et plus seulement les pharmacies d'hôpitaux, sur présentation d'une ordonnance mentionnant le Covid-19 et prescrit "conformément aux recommandations de la société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP)".

"Il ne s’agit pas d’un assouplissement des modalités d’usage mais uniquement de ses modalités de dispensation, afin d’améliorer la prise en charge palliative des patients le nécessitant dans les EHPAD", expliquait aussi la DGS.

"Le midazolam était d'ailleurs déjà utilisé dans les EHPAD, il fallait seulement aller le chercher en officine hospitalière. Mais il n'y a jamais eu d'interdiction d'utiliser ce genre de produit en EHPAD. Il s'agissait simplement d'empêcher que des personnes âgées meurent asphyxiées et inconscientes", ajoute le Dr Bernard Devalois le 5 décembre 2022.

"Non, prescrire du Rivotril ne revient pas à euthanasier les patients âgés", expliquait la Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG) dans un communiqué de 2020 publié suite aux interprétations erronées du décret.

"Par l’autorisation de la vente en pharmacie du Rivotril, le gouvernement répond enfin à la demande de médecins exerçant hors des hôpitaux de disposer de médicaments suffisamment puissants pour épargner aux grands malades qu’ils soignent des fins de vie très éprouvantes. C’est une accusation tout à fait déplacée que d’y voir l’intention d’ouvrir la voie à l’euthanasie déguisée des personnes âgées résidant en maison de retraite ou en EHPAD", ajoutait par ailleurs le Département Ethique biomédicale du Centre Sèvres dans une tribune publiée en 2020 et signée par Pr Frédéric Guirimand, professeur associé de Médecine palliative (Université de Versailles Saint Quentin/Maison Médicale Jeanne Garnier – Paris) et du Dr Claire Fourcade, vice-présidente de la SFAP (Pôle de soins palliatifs, Polyclinique le Languedoc, Narbonne).

Des accusations d'euthanasie qui ont pu être également portées par des soignants eux-mêmes, par exemple dans l'enquête "Covid-19 : que se passe-t-il vraiment dans les EHPAD ?", du magazine "Pièces à conviction" diffusé le 18 novembre 2020.

"Il y a une confusion majeure entre la sédation et l'euthanasie, développe le Dr Bernard Devalois. La sédation est un soin à visé palliative, ça ne guérit pas, ça ne maintient pas artificiellement en vie, mais ça apporte du confort. C'est un soin. Ça n'a rien à voir avec de l'euthanasie."

"Administrer du Rivotril à un patient ne veut pas dire arrêter les soins", insistait aussi Olivier Guérin, professeur de gériatrie au CHU de Nice, cité dans le communiqué de la SFGG.

"Il s’agit, au contraire, lorsque la situation se dégrade et dans certaines circonstances d’un accompagnement pour soulager sa souffrance en le plaçant dans une sédation lorsque la détresse respiratoire devient insupportable, mais il ne s’agit certainement pas, encore une fois, d’un médicament destiné à pratiquer une euthanasie. L’asphyxie en fin de vie est inacceptable", ajoutait le médecin.

"Le Rivotril, comme les benzodiazépines plus généralement, servent à endormir le patient pour qu’il ne souffre pas et non à provoquer son décès. Le patient décède du fait de la détresse respiratoire, et non à cause de l’administration de Rivotril", rappelle également le Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie"Polémique sur l’utilisation du rivotril : vérification et explication en 2020.

"Faciliter l’accès au rivotril n’est pas synonyme de perte de chance pour les personnes âgées, bien au contraire. Il s’agit de leur assurer le droit à une prise en charge palliative, c’est-à-dire à une fin de vie apaisée et sans souffrance. Dans la prescription de ce produit, comme pour le midazolam, l’intention n’est jamais de provoquer ou d’accélérer le décès", écrivent-ils encore.

Capture d'écran du centre national des soins palliatifs et de la vin de vie réalisée le 01/12/2022D'ailleurs, la sédation ne provoque pas la mort, tient à préciser le Dr Bernard Devalois. "Des personnes âgées ont tout a fait pu être endormies avec du Rivotril, mais ne pas mourir pour autant."

Interrogée à nouveau sur ces accusations le 31 novembre 2022 par l'AFP, la SFGG réitère : "Le Rivotril est un médicament d'exception pour un accompagnement des patients en fin de vie avec symptômes de suffocation."

Concernant ce que certaines publications appellent les "brigades de la mort", il s'agit en réalité d'un dispositif mis en place à partir du 1er avril 2020 par le service Hospitalisation à domicile (HAD) de l'AP-HP, "en réponse à un besoin médical et soignant accru des EHPAD d'Ile-de-France", explique l'AP-HP à l'AFP le 2 décembre.

"Au cours de la première vague de la pandémie, des patients âgés des EHPAD présentaient des tableaux cliniques inhabituels : décompensations respiratoires rapides en quelques heures (parfois

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