Non, cette vidéo ne montre pas la police ivoirienne reculant face aux manifestants

Non, cette vidéo ne montre pas la police ivoirienne reculant face aux manifestants

, publié le mercredi 04 novembre 2020 à 16h36

Une vidéo prétend montrer la police reculer face à des manifestants en Côte d'Ivoire. Elle a été postée le 31 octobre, jour de l'élection présidentielle dans le pays, et partagée 250 fois depuis. Le scrutin s'est déroulé dans un contexte tendu et a donné lieu à des affrontements entre forces de l'ordre et jeunes partisans de l'opposition, qui avait appelé au boycott de l'élection. Cependant, cette vidéo n'a aucun rapport avec ce scrutin: elle circule en ligne depuis au moins 2014 et semble avoir été tournée en Chine.

Un petit groupe de policiers recule, puis part en courant face à une centaine de manifestants qui leur lancent des projectiles. "La police recule face au peuple ivoirien. Seule la lutte libère", se félicite l'auteur d'une publication qui diffuse cette séquence de 29 secondes. 


Capture d'écran Facebook, réalisée le 02 novembre 2020

Partagée 250 fois, cette vidéo a été publiée le 31 octobre, jour de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire.

Le scrutin avait été boycotté par les partis de l'opposition et a été émaillé de violences. De nombreux incidents et affrontements ont affecté principalement la moitié sud du pays, opposant différentes ethnies ainsi que des jeunes aux forces de l'ordre. 

Cependant, cette vidéo n'a pas été prise le jour de l'élection présidentielle ivoirienne et ne capture pas une scène en Côte d'Ivoire : elle circule depuis 2014 en ligne et montre des policiers munis de boucliers portant des caractères chinois.

Une vidéo datant au moins de 2014 

Une recherche d'images inversée via l'outil de vérification Invid-WeVerify* avec la capture d'écran des dernières secondes de la vidéo conduit à des liens en mandarin. 

L'un d'entre eux mène à une vidéo Youtube publiée le 21 novembre 2014.

Le titre indique qu'il s'agirait d'une "vidéo de personnes poursuivant des policiers armés dans la ville de Sanjiang, ville de Haikou, province de Hainan"

Cette vidéo est similaire à celle partagée sur Facebook, quoique plus longue de quelques secondes.

Dans la description en-dessous de la vidéo, il est écrit en chinois que "près de 10.000 personnes" "ont eu un différend avec le gouvernement"  à cause du "projet Kangle Garden" qui consiste à "construire trois hôpitaux" et d'autres centres de soins. La population est mécontente car ils jugent "que ces institutions pollueront et affecteront l'environnement". 


Capture d'écran Youtube, réalisée le 02 novembre 2020

Dans les commentaires, un internaute partage un article publié sur un site d'information en ligne relatant des faits qui correspondent à cette description.

Selon la traduction automatique de Google Translate, il fait état d'un "incident de masse (qui) s'est produit dans la ville de Sanjiang, à Haikou en raison de la construction d'un projet médical".

Cet article a été publié le 18 novembre, soit 4 jours avant la vidéo. 

En faisant une recherche en mandarin avec les mots-clés identifiés dans cette vidéo YouTube, l'AFP a été en mesure de retrouver une publication issue d'un blog dont l'auteur partage régulièrement des images d'affrontements qui opposeraient police et citoyens en Chine.

Une des photos partagées dans cette publication présente des similitudes (cercles rouges) avec la vidéo virale que l'AFP vérifie. 


Captures d'écran d'une vidéo YouTube et d'une photo d'un blog, réalisées le 3 novembre 2020

 Sur cette photo, on distingue également les mots "police" en caractères chinois et en caractères latins. 


Capture d'écran d'une photo d'un blog, réalisée le 4 novembre 2020

Ces boucliers sont identiques à ceux visibles dans cette vidéo de l'agence de presse étatique chinoise, China News Service, montrant des policiers.

L'AFP n'a pas été en mesure de confirmer que ces images ont bien été tournées à 2014 à Haikou, mais il est certain qu'elles n'ont pas été prises récemment en Côte d'Ivoire.

Une vidéo déjà utilisée dans d'autres pays

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que cette vidéo est détournée pour illustrer à tort un conflit entre des manifestants et les forces de l'ordre. 

L'AFP a retrouvé sa trace dans plusieurs pays :

Une publication Facebook l'a diffusée le 19 janvier 2015 lors d'une journée de manifestations à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo.
En mars 2016, un site de vérification d'information grec vérifie des publications situant la scène en Grèce. Le site affirmait que la vidéo venait de Kinshasa.
En juin 2016, un article publié sur un site espagnol épinglait un homme politique qui avait tweeté que cette vidéo montrait des affrontements au Venezuela. Lui aussi situait alors la scène en RDC.
Plusieurs morts en Côte d'Ivoire 

Le scrutin du 31 octobre en Côte d'Ivoire a été émaillé d'incidents et de violences, notamment dans la moitié sud du pays.

L'opposition avait appelé à boycotter ce scrutin, jugeant anticonstitutionnelle la candidature d'Alassane Ouattara à un troisième mandat.

Le bilan exact des violences électorales, qui ont souvent dégénéré en affrontement interethniques, est difficile à établir mais il s'élève au moins à 13 morts depuis le scrutin présidentiel samedi, et au total à au moins une quarantaine depuis le mois d'août, en incluant les heurts avant le vote, selon un décompte de l'AFP.

L'opposition n'a pas reconnu les résultats provisoires qui créditent le président Ouattara de 94,2% des voix. 

Les principaux dirigeants de l'opposition ont annoncé la création d'un "Conseil national de transition".

Le gouvernement ivoirien les accuse de "complot contre l'autorité de l'Etat", et indiqué avoir saisi la justice contre ses responsables, n'excluant "aucune option" pour les faire plier.

Les résidences des principaux leaders de l'opposition, dont les candidats à l'élection présidentielle Henri Konan Bédié et Pascal Affi N'Guessan, ont été encerclées par les forces de l'ordre le 3 novembre et l'étaient toujours le 4 novembre dans l'après-midi.

Le pays attend la validation ou non par le Conseil constitutionnel de la réélection de M. Ouattara. 

La France a appelé le 4 novembre les protagonistes à "mettre fin aux provocations et actes d'intimidation" et le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a exhorté "le président et les principaux dirigeants de l'opposition à s'engager dans un dialogue constructif et inclusif afin de trouver une issue à la crise actuelle".

Dix ans après la crise post-électorale de 2020-2011 qui avait 3.000 morts après le refus du président Laurent Gbagbo de reconnaître la victoire de M. Ouattara, l'ONU appelle aussi "tous les acteurs politiques à respecter l'ordre constitutionnel du pays et à se conformer aux principes de l'Etat de droit".

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