Non, cette photo ne montre pas un jeune Tchadien braqué par un soldat français

Non, cette photo ne montre pas un jeune Tchadien braqué par un soldat français

publié le mardi 04 mai 2021 à 11h37

Une photo partagée près de 800 fois sur Facebook depuis le 27 avril montre, selon les internautes qui la partagent, "un jeune Tchadien qui se fait pointer une arme sur la poitrine par un soldat français" parce qu'il a "osé manifester contre le régime despotique à la solde de la France". En réalité, cette photo n'a rien à voir avec la situation au Tchad : elle a été prise par un photographe de l'AFP en Centrafrique en 2014. Selon une source militaire, l'armée française présente au Tchad ne participe pas au maintien de l'ordre et n'a pas pu être déployée lors des manifestations contre la junte dirigée par le fils du président défunt Idriss Déby, qui ont fait au moins six morts fin avril.

Un jeune homme, vêtu d'un maillot de foot bleu et rouge à col jaune, fait face à un militaire en combinaison kaki. Le soldat braque son arme sur lui. Les deux protagonistes se fixent, l'atmosphère semble tendue. Derrière eux, des badauds observent la scène. 

Selon les internautes qui la partagent, cette photo montre un "jeune Tchadien"  menacé par un militaire français lors d'une manifestation "contre le régime despotique à la solde de la France", qui se serait installé au Tchad après la mort de son président de longue date, Idriss Déby Itno. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 3 mai 2021

Cette photo a été partagée près de 800 fois sur Facebook depuis le 27 avril au moins (1, 2, 3, 4, 5, 6).

Depuis la mort du président tchadien, décédé officiellement le 20 avril lors de combats contre les rebelles du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT) dans le nord du pays, le Tchad est gouverné par une junte militaire dirigée par son fils, Mahamat Idriss Deby.

Ce Conseil militaire de transition (CMT) a nommé début mai un gouvernement de transition pour répondre aux inquiétudes internationales et intérieures. Si quelques opposants historiques au pouvoir ont été nommés ministres, la plupart des ministères régaliens restent aux mains du Mouvement patriotique du Salut (MPS), parti du défunt président.

Depuis sa mise en place, le CMT est accusé de "coup d’Etat institutionnel" par l'opposition et la société civile, qui lui reprochent de perpétuer une "dynastie" après 30 ans ans de pouvoir d'Idriss Déby Itno. Ces dernières ont ainsi appelé à manifester contre la junte au pouvoir, deux jours après la nomination de ce gouvernement.

Au moins six personnes sont décédées lors de ces marches, interdites comme il est d'usage au Tchad, et plus de 650 autres ont été interpellées, pour la plupart relâchées ensuite. D'autres manifestations de moindre ampleur se sont déroulées depuis, elles aussi réprimées par les forces de sécurité. 

Tensions en Centrafrique en 2014

Pourtant, la photo du soldat français faisant face à un manifestant n'a rien à voir avec ces événements: une recherche d'images inversée sur le moteur de recherches Google permet de retrouver cette image dans un article du média allemand Deutsche Welle au sujet de l'instabilité politique en Centrafrique, publié le 3 février 2014.

Capture d'écran du site de Deutsche Welle, réalisée le 3 mai 2021



 La légende de la photo dans cet article ne permet pas de resituer la scène, mais son auteur est crédité dans le coin inférieur droit de la photo: il s'agit d'Issouf Sanogo, un photographe de l'AFP. On retrouve d'ailleurs cette image dans la banque de données de l'AFP.

Capture d'écran du site AFP Forum, réalisée le 3 mai 2021



Elle montre, selon la légende qui y est associée, "un soldat français de l'opération Sangaris" interrogeant un "jeune milicien milicien chrétien anti-Balaka" au carrefour PK12, à Bangui, la capitale centrafricaine. Cette scène de tension s'est déroulée le 23 janvier 2014, au lendemain d'une attaque nocturne menée par des miliciens chrétiens anti-balaka dans le quartier PK13 de la capitale, à majorité musulmane.  

Un soldat français de l'opération Sangaris qui est de garde au carrefour PK 12 à Bangui, en Centrafrique, interroge un jeune milicien chrétien anti-Balaka armé d'une machette, après que des miliciens chrétiens anti-Balaka ont mené une attaque dans la nuit au sein du quartier PK13 de la capitale centrafricaine, majoritairement musulman, le 23 janvier 2014. 
(AFP / Issouf Sanogo)

Pas de soldats français impliqués dans le maintien de l'ordre au Tchad

De source militaire française, environ un millier de militaires français sont stationnés au Tchad, dont une écrasante majorité sur le camp Kossei, à N'Djamena, qui accueille le quartier général de l'opération Barkhane, la force française antijihadiste déployée au Sahel. L'armée française compte également quelques dizaines de personnels sur les bases avancées de Faya (nord) et Abéché (est), dans le cadre d’un "partenariat militaire opérationnel" avec l’armée tchadienne.

Selon l'état-major français, "dans le cadre des accords de défense qui lient la France et le Tchad, les armées françaises apportent régulièrement un appui logistique aux armées tchadiennes", en fournissant par exemple des "carburants aéronautiques et terrestres, ainsi qu’en un soutien santé".  

Par ailleurs, "la force Barkhane effectue régulièrement des vols de reconnaissance sur toute la zone d'opération qui comprend les pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad) et peut être amenée à partager ce renseignement avec ses partenaires", précise-t-il.

Les militaires français présents au Tchad ne sont en revanche pas habilités à faire du maintien de l’ordre, une prérogative qui échoit aux forces de l’ordre tchadiennes : il n’est donc pas possible qu’un soldat français ait été déployé sur le terrain pour contenir des manifestants, comme le prétendent les publications virales sur Facebook. 

Le "piège tchadien" pour la France

Le fait que cette publication circule très largement sur les réseaux sociaux tchadiens n'est cependant pas un hasard: la France a en effet soutenu la transition militaire dans le pays, au nom de la sécurité au Sahel et en Europe. Emmanuel Macron a d’ailleurs assisté aux obsèques d’Idriss Deby Itno le 23 mars, aux côtés de son fils Mahamat Idriss Déby.

Seul chef d’Etat occidental présent lors de ces funérailles, le président français a ainsi donné l’impression d’adouber le nouveau chef d’Etat tchadien, au risque de se retrouver prisonnier d'enjeux de pouvoir à N'Djamena et de poursuivre la politique "Françafricaine" dont il entendait se départir, selon plusieur experts.

Le président français, devant le cercueil d'Idriss Déby, a ainsi promis son soutien à la junte militaire afin de préserver la "stabilité" du pays, allié majeur dans la lutte contre les jihadistes au Sahel. Mais à peine quatre jours plus tard, il a condamné "avec la plus grande fermeté la répression" par le pouvoir en place des manifestations organisées contre le nouveau régime.

"La position française se charge d’ambiguïtés, elle est fragilisée", a pointé Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po Paris, interrogé fin avril par l'AFP. Elle est aussi selon lui à contre-courant de "l'Afrique du 21e siècle" et d'une jeunesse africaine braquée contre les pratiques monarchiques.

Or c’est à cette jeunesse même qu’Emmanuel Macron s'était adressé dans son discours de Ouagadougou en novembre 2017, promettant une nouvelle relation entre la France et ses ex-colonies, loin des dérives de la "Françafrique", de son paternalisme et de ses complicités avec des régimes peu fréquentables.

Le président français Emmanuel Macron pendant son discours à l'université de Ouagadougou, le 28 novembre 2017, lors de son premier voyage sur le continent africain depuis son arrivée au pouvoir. (AFP / Ludovic Marin)

Les nouvelles déclarations du président français, dans ce contexte, sont "contre-productives", souligne Alain Antil, expert de l'Afrique subsaharienne à l'Institut français des relations internationales (Ifri). "Cela va marquer durablement les esprits et venir confirmer, chez certains en Afrique, les pires caricatures que l'on fait de la France", ajoute-t-il.

Selon les deux chercheurs, la transition démocratique promise par la junte est en outre loin d'être acquise, tant les équilibres entre clans sont complexes et les risques de conflits d'intérêt nombreux.

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