Le risque d'"évasion immunitaire" ne remet pas en cause les campagnes de vaccination

Le risque d'"évasion immunitaire" ne remet pas en cause les campagnes de vaccination

, publié le jeudi 25 mars 2021 à 17h12

Dans une lettre partagée plusieurs milliers de fois dans plusieurs langues depuis fin février, un scientifique belge affirme que les campagnes de vaccination actuelles pourraient provoquer "une catastrophe mondiale" à cause du risque "d'évasion immunitaire" induit par les vaccins anti-Covid-19. Si le risque qu'un virus se renforce et "échappe" aux vaccins existe, il peut être évité par une campagne de vaccination massive et ne justifie pas un arrêt des campagnes de vaccination en cours, selon les spécialistes interrogés par l'AFP. De plus, tous les virus mutent, mais ne deviennent pas systématiquement plus infectieux ou plus dangereux. 

"L'humanité est peut-être en train de transformer un virus tout à fait inoffensif en un monstre incontrôlable'",  affirme cette internaute, qui partage le "rapport" d'un "vaccinologue" qui explique "pourquoi les vaccins Covid-19 ne devraient pas être utilisés pour les vaccinations de masse pendant une pandémie". 


Capture d'écran réalisée le 25/03/2021 sur Facebook

Ce texte est une version -  mal traduite - d'un texte rédigé par un scientifique flamand, Geert Vanden Bossche, qui se présente sur son compte Twitter comme un "consultant indépendant en vaccination" après avoir travaillé pour plusieurs entreprises pharmaceutiques et la Fondation Bill & Melinda Gates.  

Deux versions de cette lettre, adressée à l'OMS et aux "experts qualifiés et autorités mondiales",  comme il l'explique sur son site, circulent en ligne. 

L'une, traduite dans cette publication, a été présentée, selon Geert Vanden Bossche, à un sommet sur la vaccination dans l'Ohio et résume sa démonstration. Une autre lettre, plus longue et plus technique, circule également et a notamment été partagée sur Facebook par le site France Soir. 

Ces textes circulent dans plusieurs langues et ont déjà fait l'objet de vérifications, par exemple ici et ici.  

La théorie de Geert Vanden Bossche repose sur l'idée que les campagnes de vaccination actuellement en cours dans le monde seraient potentiellement plus dangereuses que le virus lui-même, car elles pourraient provoquer une "fuite immunitaire adaptative" massive, c'est-à-dire le développement de variants plus résistants aux vaccins et donc, selon lui, plus dangereux. 

Si ce risque théorique existe, il peut être évité par une campagne de vaccination massive et rapide et ne justifie pas un arrêt de la vaccination, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP. 

Un arrêt total des campagnes de vaccination n'empêcherait pas l'apparition de nouveaux variants, dont la plupart sont apparus avant le début de la vaccination. Au contraire, laisser le virus circuler librement favoriserait les mutations du virus et donc le risque d'apparition de variants plus infectieux (plus facilement transmissibles) ou plus dangereux. 

Les virus mutent constamment

Geert Vanden Bossche qualifie le Sars-Cov- 2 de "virus hautement mutable". C'est trompeur. 

Quand il pénètre dans une cellule, un virus se réplique: il se copie lui-même pour se propager. A chaque réplication, des erreurs se produisent dans la copie du génome du virus, comme un "bug" informatique. Le génome du virus subit en permanence des variations, sans qu'elles soient nécessairement significatives.   

 

Tout virus, surtout lorsqu'il circule beaucoup, mute et s'adapte pour survivre et échapper à ce qui le combat (médicaments, anticorps ou vaccins). L'apparition de variants est surveillée de près par des scientifiques du monde entier, comme expliqué dans cette dépêche de février 2021.  

Les coronavirus ont cette particularité d'être plus stables que d'autres virus à ARN, indique  l'Inserm sur son site. 

"A la différence d'autres virus à ARN, les coronavirus ont un système de correction des erreurs de copie", a expliqué à l'AFP Michel Moutschen, chef du service infectiologie et professeur en immunopathologie à l'Université de Liège, "ce qui rend la probabilité de mutations significatives bien plus faibles que pour le VIH par exemple". 

 Par ailleurs, a-t-il ajouté, "il faut bien comprendre que la partie de la protéine spike qui subit ces mutations "d'échappement" est précisément celle que le virus utilise pour infecter nos cellules" : le nombre de mutations permettant l'évasion immunitaire, sans compromettre la virulence du virus, est donc limité. Le virus "ne peut pas se permettre toutes les fantaisies. C'est comme pour un véhicule : vous pouvez changer à l'infini la couleur des roues, mais vous ne verrez jamais un véhicule avec des roues carrées", a relevé l'infectiologue le 22 mars 2021.

Un risque théorique d'évasion immunitaire, évitable par les campagnes de vaccination massives

La "fuite immunitaire adaptative" est la capacité du virus à "échapper" aux anticorps induits par le vaccin ou par le système immunitaire, grâce au développement d'une résistance accrue, via des mutations. 

C'est cette idée que l'on retrouve dans la lettre (version courte) de Geert Vanden Bossche lorsqu'il écrit que "le déploiement de vaccins dans le cadre des campagnes de vaccination de masse en cours est très susceptible d'améliorer encore la fuite immunitaire (adaptative), car aucun des vaccins actuels n'empêchera la réplication/transmission des variantes virales. Plus nous utiliserons ces vaccins pour immuniser les personnes en pleine pandémie, plus le virus sera infectieux"

Pour éviter ce qu'il décrit comme "une catastrophe mondiale", Geert Vanden Bossche appelle à une "annulation immédiate de toutes les campagnes de vaccination de masse contre le Covid-19 en cours". 

Le risque d'évasion immunitaire a été évoqué lors de l'apparition de la mutation E484K, présente dans certains variants du Sars-Cov-2, qui semblait capable de diminuer la reconnaissance du virus par les anticorps et donc sa neutralisation, comme nous l'expliquions dans cette dépêche en janvier 2021. 

Les scientifiques s'intéressent à ce risque, notamment  avec la problématique du nombre de doses de vaccins injectés et du laps de temps entre les deux. Dans une étude publiée le 9 mars 2021 par une équipe de chercheurs de l'université de Princeton, consultable en entier ici, les scientifiques expliquent que "si l'administration d'une seule dose d'un vaccin à deux doses contre le SRAS-CoV-2 tend à réduire les infections à court terme si elle produit une forte réponse immunitaire, elle peut augmenter le potentiel du virus à "échapper" aux thérapies à plus long terme si l'immunité vaccinale à une dose est faible". 

Pour pallier ce risque, les chercheurs soulignent la nécessité d'un déploiement rapide du vaccin. Contrairement à Geert Vanden Bossche, ils ne prônent pas l'arrêt des campagnes de vaccination: ils encouragent leur accélération. 

Une conclusion partagée par  le professeur en immunopathologie Michel Moutschen  : "Si vous mettez tous les jours une toute petite quantité d'insecticide sur une fourmilière, vous allez tuer quelques pourcentages des fourmis et ensuite, certaines fourmis vont devenir très résistantes à l'insecticide. Alors que si vous mettez une grosse quantité d'un coup les mutants ne pourront jamais survivre", a-t-il expliqué à l'AFP le 22 mars 2021.

"C'est un principe darwinien : si le virus se réplique intensément en présence d'une réponse immunitaire peu efficace, la sélection de mutants résistants se produira", a-t-il ajouté, indiquant que "de nombreux articles" montrent qu'en moyenne, l'immunité conférée par les vaccins est supérieure à celle qui apparaît après une infection naturelle. "Les vaccins sont donc précisément un moyen efficace de réduire cette opportunité pour le virus de développer ses mutations". 

C'est ce qu'explique l'OMS sur son site :  "Si nous ne maintenons pas des taux suffisants de vaccination, autrement dit 'l'immunité collective', les maladies évitées par la vaccination reviendront" et "en l'absence de vaccination, des maladies devenues rares, comme la coqueluche, la poliomyélite et la rougeole réapparaîtront rapidement".

Comme le soulignait un microbiologiste dans un article publié sur le site l'Association américaine pour l'avancement des sciences en janvier 2021, "Historiquement, peu de virus ont réussi à développer une résistance aux vaccins, à l'exception notable de la grippe saisonnière, qui évolue si rapidement d'elle-même - sans pression vaccinale - qu'elle nécessite un nouveau vaccin chaque année".

Par ailleurs, une étude publiée dans la revue Cellular & Molecular Immunology en janvier 2021 et relayée sur le site du CNRS montre une corrélation entre la gravité des symptômes du Covid-19 et le taux d'anticorps neutralisants produit par les patients. Les patients atteints du Covid-19 avec peu de symptômes développeraient peu d'anticorps neutralisants, ouvrant donc la possibilité à une évasion immunitaire du virus. "La vaccination va précisément réduire ce risque en augmentant le pouvoir neutralisant", a conclu le Pr Michel Moutschen. 

Rien ne permet d'affirmer que les vaccins ont provoqué l'apparition de variants 

A cause des vaccins, nous serions "très bientôt confrontés à un virus super-infectieux qui résiste complètement à notre mécanisme de défense le plus précieux: le système immunitaire humain", avance Geert Vanden Bossche. 

Il n'est aujourd'hui pas possible, "en fonction des observations conclure, que c'est la vaccination qui fait apparaître les variants", avait déjà expliqué le 12 février à l'AFP l'épidémiologiste et biostatisticien à l'Ecole des hautes études en santé publique (EHESP) Pascal Crépey, interrogé dans un précédent article de vérification. 

"A chaque infection d'un hôte, le virus se multiplie et fait des erreurs de copies" qui "de temps en temps lui font acquérir un avantage", permettant au virus de "se propager plus facilement", indiquait-il, à l'instar de l'OMS et de son collègue de Liège. 

Ce qui explique, selon le biostatisticien , que "plus la circulation est importante, plus vous laissez d'opportunités au virus de trouver des solutions face à un problème tel que la vaccination ou l'immunité".

"La stratégie idéale est de garder un niveau de circulation le plus bas possible et de vacciner le plus rapidement possible'', avait-il estimé,  "pour laisser le moins de temps et d'opportunités possibles au virus de développer des résistances aux vaccins". 

Une conclusion partagée par plusieurs scientifiques de Flanders Vaccine, une plateforme rassemblant des experts dans les domaines de l'immunothérapie et des vaccins humains et animaux, qui ont expliqué à l'AFP par e-mail que le risque qu'un vaccin provoque l'apparition de variants du Covid-19 n'était pas plus élevé que si on laissait le coronavirus circuler librement : "Il est probable qu'il y aurait eu des mutations même sans les vaccins. Il y a toujours un équilibre risque/bénéfice - si vous ne vaccinez pas les gens, les variants deviendront de toute façon plus mortels. Et si vous ne les protégez pas, vous prenez le risque que les gens meurent, tout simplement". 

Certains variants actuels du Sars-Cov-2, comme le variant anglais ou le variant sud-africain sont ainsi apparus avant le début des campagnes de vaccination. 

Une fois mis au point, les vaccins peuvent être rapidement adaptés à de nouveaux variants, a expliqué à l'AFP Flanders Vaccines. "C'est assez facile d'adapter les vaccins aux nouvelles mutations", a expliqué l'un des chercheurs à l'AFP le 19 mars 2021, soulignant que "les vaccins de seconde génération" en cours de développement, "incluent déjà les nouvelles mutations" du virus. En outre, le vaccin de Johnson & Johnson, de première génération, est recommandé par l'OMS qui le considère comme efficace y compris dans des pays où les variants circulent.

L'immunité naturelle n'est pas menacée par l'immunité acquise avec le vaccin 

Avec les vaccins contre le Covid-19, "non seulement les gens perdraient la protection conférée par le vaccin, mais aussi leur précieuse immunité innée, non spécifique à un variant (!), disparaîtrait (parce que les anticorps vaccinaux font concurrence aux anticorps naturels pour se lier au Covid-19, même lorsque leur affinité pour le variant viral est relativement faible)", affirme Geert Vanden Bossche.
 

"Cela n'a aucun sens", a réagi le professeur en immunopathologie Michel Moutschen, qui confirme que "les vaccins n'ont aucun impact sur l'immunité naturelle". 

Les vaccins s'appuient sur le système immunitaire pour compléter l'immunité innée avec l'immunité acquise, comme expliqué sur ce document du CRISP, centre régional de prévention du sida et pour la santé des jeunes de l'Ile-de-France. 

Actuellement, il existe un consensus général des scientifiques en faveur des recommandations vaccinales mondiales, a rappelé l'Agence européenne des médicaments, contactée le 25 mars 2021 : "il convient de noter qu'il existe un consensus très large au sein de la communauté scientifique mondiale sur la capacité des vaccins à prévenir les maladies infectieuses, y compris le COVID-19". 

"Des vaccins sûrs et efficaces contre le COVID-19 protègent les individus contre le développement d'une maladie grave qui pourrait autrement entraîner une hospitalisation ou une issue fatale. Ceci est particulièrement important pour les professionnels de santé et les populations vulnérables telles que les personnes âgées et les personnes atteintes de maladies chroniques", a déclaré l'EMA à l'AFP. 




De nombreux pays sont aujourd'hui engagés dans une course à la vaccination face à une épidémie qui a déjà tué plus de 2,7 millions de personnes dans le monde depuis son apparition en Chine fin 2019. A la date du 25 mars 2021, plus de 431 millions de doses de vaccin ont été administrées dans le monde. Ce contexte favorise l'émergence de fausses informations concernant les vaccins, leurs efficacité ou leurs effets secondaires. L'AFP a déjà vérifié plusieurs fausses informations liées aux vaccins par exemple ici, ici ou ici. 

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