Il n'existe aucune preuve qu'une "pluie de sang" soit tombée au Nigeria

Il n'existe aucune preuve qu'une "pluie de sang" soit tombée au Nigeria

, publié le jeudi 08 octobre 2020 à 11h33

Plusieurs publications partagées plus de 500 fois depuis le 11 septembre sur Facebook affirment montrer, photos à l'appui, qu'une "pluie de sang" se serait abattue au Nigeria. Or les autorités locales et l'agence météorologique du pays ont déclaré à l'AFP n'avoir eu connaissance d'aucun phénomène météo inhabituel. Selon plusieurs experts contactés par l'AFP, la couleur écarlate de l'eau sur les photos pourrait être une réaction causée par le contact de la pluie avec des produits chimiques présents dans le sol.

"Une pluie de sang (...) s'abat sur le Nigeria actuellement", annonce l'auteur d'une publication qui ponctue sa déclaration d'un émoticône angoissé.

La publication est accompagnée d'une photo où une eau rouge sombre semble avoir inondé un marché.

Elle totalise plus de 500 partages depuis le 11 septembre sur Facebook. 


Capture d'écran d'une publication Facebook prise le 14 octobre 2020


Dans d'autres publications (1, 2), cette photo est parfois associée à une deuxième qui montre une scène similaire. 

Il existe un phénomène météo nommé "pluies de sang" 

Il n'est pas évident de comprendre si les internautes croient voir dans ces publications une réelle pluie d'hémoglobine ou bien le phénomène météorologique appelé familièrement "pluie de sang".

"Une 'pluie de sang' est appelée ainsi lorsque des concentrations relativement importantes de poussière ou de particules rouges se mélangent à la pluie, ce qui lui donne une teinte rouge", explique l'agence météorologique britannique sur son site.

Une pluie peut se teinter d'une couleur quand "l'érosion, avec le vent, arrache des poussières, qui s'élèvent", explique à l'AFP Nathalie Huret, directrice de l'Observatoire Physique du Globe de Clermont-Ferrand,  jointe le 14 octobre.

Selon la scientifique, une teinte rouge pourrait être due à la présence de particules de terre ferreuse dans les gouttelettes d'eau. Autre piste: "des bactéries qui se développeraient et coloreraient le liquide en rouge".

L'agence météorologique britannique note quant à elle que si "les vraies 'pluies de sang' (...) sont relativement rares", quelques exemples ont été documentés, notamment dans le Kerala (sud de l'Inde) où "il y a périodiquement eu pendant la mousson des pluies rouges, assez sombres pour tâcher les vêtements".

Quoi qu'il en soit, les autorités régionales comme l'agence météorologique nigériane ont déclaré à l'AFP n'avoir eu connaissance d'aucun phénomène météorologique inhabituel récemment dans le pays. 

Des photos prises dans le sud-ouest du Nigeria

L'AFP a été en mesure de retrouver l'endroit où cette eau rouge a été observée, dans l'Etat nigérian d'Ogun, plus précisément dans la ville d'Ota, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de la capitale Lagos.


Capture d'écran de Google Maps prise le 15 octobre 2020

On aperçoit le même pont routier (en jaune) et les mêmes bâtiments (en bleu et en rouge) sur la photo et sur cette capture d'écran de Google Street View. 


Capture d'écran de photos partagées sur Facebook prise le 13 octobre 2020


Capture d'écran de Google Street View, prise le 13 octobre 2020

Une publication en anglais relayant la même rumeur et les mêmes images a commencé à circuler le 9 septembre 2020 sur Facebook au Nigeria, comme l'AFP l'avait montré dans cette vérification en anglais. 

Il a effectivement plu à Ota (parfois appelée également Sango Otta, ndlr) à cette date, selon le site World Weather Online. 


Capture d'écran du site World Weather Online prise le 14 octobre 2020

Ces images ont alarmé certains internautes qui voient dans cette eau écarlate le signe avant-coureur de la "fin du monde", ou encore la "colère de Dieu", quand d'autres expriment davantage de scepticisme.

Des véhicules sans trace de couleur rouge 

Pour autant, l'Agence météorologique nigériane (NiMet) et le gouvernement de l'Etat d'Ogun expliquent à l'AFP ne pas avoir eu connaissance d'une quelconque pluie rouge qui serait récemment tombée à Ota.

"Nous ne sommes pas au courant qu'un tel événement ait eu lieu à l'endroit indiqué", a déclaré Fabiya Aminu, agente administrative de la NiMet.

Rotimi Oduniyi, le porte-parole du ministère de l'Environnement d'Ogun, a quant à lui expliqué que les employés du gouvernement présents dans la région auraient signalé l'événement et l'aurait notifié à l'agence nationale d'urgence "si c'était vrai".

Par ailleurs, on remarque en observant attentivement les photos virales que si le sol est envahi par cette eau écarlate, les véhicules (en bleu) ne sont, eux, pas tachés de rouge, et les bordures surélevées (en jaune) non plus. Ce qui pourrait indiquer que l'eau tombée du ciel était bien transparente.


Captures d'écran de photos circulant sur Facebook prises le 14 octobre 2020 



L'AFP n'a par ailleurs trouvé aucune trace d'une inondation dans la ville d'Ota à la date de parution des premières publications en anglais montrant ces photos, le 9 septembre.

Près  d'une semaine plus tard, le 15 septembre, le ministère de l'Environnement de l'Etat d'Ogun a mis en garde sur Twitter les résidents de 40 communautés au sujet de potentielles inondations. 

Dans l'ensemble des tweets mentionnant les communautés concernées (1, 2, 3) du ministère de l'Environnement, le nom d'Ota (ou de Sango Otta) n'est pas cité. 

Une potentielle réaction chimique

Deux météorologues contactés par l'AFP suggèrent une autre piste: la présence de cette eau rouge pourrait être liée à un déversement localisé de produits chimiques. 

"L'information (selon laquelle du sang serait tombé du ciel, ndlr) est très loin de la vérité", commente Adebowale Balogun, maître de conférences en étude du climat urbain, de biométéorologie et du changement climatique à l'Université fédérale de technologie d'Akure (FUTA),  dans l'Etat d'Ondo.

"Une usine à proximité a dû déverser des produits chimiques (dans le sol, ndlr). La pluie aura agi comme un agent révélateur en faisant apparaître ce déversement dans les rues."

Oluleye Ayodeji, maître de conférences et spécialiste de la pollution industrielle au sein de la FUTA, abonde. "Cela ressemble à un déversement chimique", écrit-il dans un courriel à l'AFP.  

Sollicité à nouveau pour confirmer ou infirmer l'existence d'un déversement chimique à Ota ou dans les environs, Rotimi Oduniyi, le porte-parole du ministère de l'Environnement de l'Etat d'Ogun, n'a pas répondu aux questions de l'AFP. 

L'AFP avait vérifié une rumeur similaire au sujet d'une rivière au Congo: la photo virale montrait en réalité une rivière au Ghana dont l'eau avait tourné au rouge à cause d'une poudre teintée, déversée dans le cours d'eau par une usine à proximité.

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