Cette vidéo montre un péage en feu à Lagos, au Nigeria, et pas en Côte d'Ivoire

Cette vidéo montre un péage en feu à Lagos, au Nigeria, et pas en Côte d'Ivoire

, publié le jeudi 22 octobre 2020 à 19h51

Une vidéo d'un péage en feu circule depuis le soir du 20 octobre sur les réseaux sociaux et la messagerie Whatsapp en Côte d'Ivoire. Les internautes qui la partagent prétendent qu'elle montre le péage du pont Henri Konan Bédié, à Abidjan, capitale économique ivoirienne. C'est faux : il s'agit en réalité du péage de Lekki, à Lagos, l'épicentre de la contestation populaire qui secoue depuis près de deux semaines le Nigeria.

La scène est filmée depuis une voiture. Elle s'approche d'une barrière de péage enflammée. Elle la traverse rapidement, entre les cabines en flammes. 

Cette séquence vidéo et des captures d'écran ont abondamment circulé sur les réseaux sociaux et sur la messagerie Whatsapp en Côte d'Ivoire depuis le 20 octobre au soir (1, 2, 3, 4). 

Elles affirment qu'il s'agit du péage du pont Henri Konan Bédié, également appelé "pont HKB" ou "troisième pont", qui relie le nord et le sud de la capitale économique ivoirienne Abidjan.

Certains y voient un méfait des "microbes envoyés par le pouvoir Ouattara".

Les "microbes" sont une expression utilisée en Côte d'Ivoire pour désigner les délinquants mineurs, mais utilisée depuis quelques semaines par l'opposition pour désigner des "milices" qui seraient, selon elle, contrôlées par le pouvoir. 


Capture d'écran d'une publication Facebook prise le 22 octobre 2020

La Côte d'Ivoire vit dans un climat de tension à moins de deux semaines de l'élection présidentielle du 31 octobre, lors de laquelle le chef de l'Etat Alassane Ouattara, au pouvoir depuis 2011, briguera un troisième mandat contesté par l'opposition.

Le début de semaine a été émaillé d'affrontements, qui ont fait plusieurs morts et des dizaines de blessés, à Abidjan et dans ses environs.

Mais la vidéo virale que nous vérifions ne montre pas le péage du pont Henri Konan Bédié.

Il s'agit du péage de Lekki à Lagos, la capitale du Nigeria, qui est depuis deux semaines l'épicentre d'un mouvement de contestation qui agite le pays. Des milliers de jeunes manifestent contre les violences policières et le pouvoir en place accusé de mauvaise gouvernance.

Le péage a été incendié dans la soirée du 20 au 21 octobre, après que les forces de sécurité ont tiré sur des manifestants à quelques kilomètres de là.

Deux péages différents

Sous une des publications partageant ces images, certains internautes alertent d'ailleurs en commentaire qu'il s'agit en réalité d'un péage nigérian et pas ivoirien. Nombre de messages rétablissant la vérité ont ensuite fleuri sur les réseaux sociaux (1, 2, 3). 

L'AFP a comparé les images du péage du pont Henri Konan Bédié disponibles sur Google Maps avec une capture d'écran de la vidéo virale : les panneaux qui surplombent les deux péages (cercle rouge), la structure du toit (rectangle vert) et les séparateurs de voies (rectangle jaune) ne se ressemblent pas. 


Capture d'écran d'une vidéo Twitter prise le 22 octobre 2020.



Capture d'écran du péage du pont Henri Konan-Bédié, réalisée sur Google Maps le 22 octobre 2020.


 

En revanche, un cliché de l'AFP du péage de Lekki pris le lendemain des incidents permettent d'identifier clairement le péage dans la vidéo: le panneau, la structure du toit et les séparateurs de voie sont identiques. 


Vue générale du péage d'Ikoyi-Lekki à Lagos, le 21 octobre 2020

Démenti des autorités nigérianes

Selon Amnesty International, dix personnes seraient décédées lors de la fusillade à Lekki.

Après avoir assuré que l'attaque de ce péage n'avait fait aucun mort, le gouverneur de l'Etat de Lagos a évoqué le décès à l'hôpital d'une personne "en raison d'un trauma à la tête", tout en disant ne pas savoir s'il s'agissait d'un manifestant. 

Selon lui, il y a eu en outre 25 contestataires blessés. 

L'armée nigériane a, elle, nié être à l'origine de cette fusillade, dénonçant des "fake news".

Dans un communiqué le 21 octobre au matin, le président Muhammadu Buhari s'est borné à rappeler son engagement "à réformer la police", appelant de nouveau "au calme", sans un mot sur l'attaque de Lekki.

Depuis le début de la contestation de la jeunesse nigériane contre les violences policières il y a deux semaines, au moins 56 personnes sont décédées dans les manifestations, estime Amnesty International. 

Tension pré-électorale en Côte d'Ivoire

Cette vidéo virale du Nigeria a circulé sur les réseaux sociaux en Côte d'Ivoire à moins de deux semaines d'une élection présidentielle à hauts risques. 

Le président Alassane Ouattara se présente pour un troisième mandat controversé, tandis que les candidatures de plusieurs figures de l'opposition ont été invalidées par le Conseil constitutionnel.

Une vingtaine de personnes sont mortes depuis le mois d'août dans des violences liées à la présidentielle du 31 octobre.

Au moins sept personnes sont mortes et une quarantaine ont été blessées dans des affrontements intercommunautaires qui durent depuis lundi à Dabou, 50 km à l'ouest d'Abidjan.

Le même jour, une personne est morte et plusieurs ont été blessées lors de manifestations de l'opposition.

Le lendemain, des affrontements ont eu lieu entre des inconnus et des étudiants du puissant syndicat Fesci, proche de l'opposition, puis entre les étudiants et les forces de l'ordre à l'université d'Abidjan, faisant deux blessés.

Les craintes de nouvelles violences sont grandes, dix ans après la crise post-électorale de 2010-2011, née du refus du président Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite électorale face à Alassane Ouattara, qui avait fait 3.000 morts et qui était survenue après une décennie de tensions.

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