Cette vidéo a été filmée dans un hôpital au Ghana et non lors des inondations au Sénégal

Cette vidéo a été filmée dans un hôpital au Ghana et non lors des inondations au Sénégal

publié le mardi 07 septembre 2021 à 18h41

Une vidéo montrant une chambre d’hôpital inondée par la pluie circule depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux au Sénégal, alors que le pays a fait face à de graves inondations fin août. La plupart des publications relayées sur Facebook restent imprécises sur le lieu où cette vidéo a été filmée, mais les internautes, eux, associent ces images au Sénégal et y trouvent un argument pour critiquer la politique gouvernementale. C’est faux : cette vidéo a été filmée dans un hôpital du Ghana, victime d’un "problème de toiture", selon les autorités concernées.Sur la vidéo, un homme émacié est couché sur un lit d’hôpital, les yeux clos, un tuyau d’oxygène dans le nez. Au-dessus de sa tête, des trombes d’eau traversent le plafond et inondent la chambre et ses équipements : des rideaux, des rangements, des bonbonnes d’oxygène et deux autres lits, entièrement trempés. Sur le sol, un seau a été posé : déjà débordé, il peine à retenir l’eau qui ne cesse de tomber.

Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 7 septembre 2021Des inondations au Sénégal Inondations à l’hôpital, la salle de réanimation prend l’eau”, mentionnent, en légende, de nombreuses publications partagées environ 500 fois sur des pages et groupes Facebook au Sénégal (1,2,3,4...) et aussi relayées sur Whatsapp depuis début septembre. Les auteurs de ces posts sont, pour la plupart, imprécis sur le lieu où cette séquence de 30 secondes a été filmée. Mais le contexte aidant, de nombreux internautes croient savoir qu’elle a été tournée dans un centre hospitalier au Sénégal et fustigent les dirigeants du pays. 

C’est un manque de respect total vers la population (sic) sénégalaise. Vous ne voyez jamais un bureau d’un ministre inondé”, écrit un internaute sous cette séquence vidéo. “C’est une honte pour notre pays” désespère un autre. 

La capitale du Sénégal est régulièrement en proie à des inondations entre juillet et octobre. Cette année, il a suffi de deux jours de précipitations fin août pour causer de nombreux de dégâts alors que la fin de la saison des pluies, ou hivernage, est encore loin.

Cette vidéo vient donc alimenter un débat public déjà houleux sur le problème des inondations au Sénégal.

Capture d'écran d'un commentaire sous une publication Facebook, réalisée le 7 septembre 2021Pourtant, en mars 2021, cette vidéo était déjà virale en République démocratique du Congo (RDC) où elle montrait prétendument un hôpital local. Elle avait fait l’objet d’une vérification de l’AFP qui a démontré qu’elle avait été filmée au Ghana. 

Un centre hospitalier au GhanaUne recherche d'image inversée grâce à l’outil d’analyse de vidéos InVID-WeVerify,  co-développé par l'AFP, permet de retrouver la même séquence de 30 secondes partagée en anglais dès le 12 mars - soit trois jours avant les premières publications en français - sur les réseaux sociaux d'un autre pays africain : le Ghana (1, 2, 3, 4…). 

En regardant de plus près cette vidéo, on constate par ailleurs la présence d’un logo sur le drap d’un des lits de la chambre d’hôpital. Ce logo n’est pas très visible, mais quelques mots peuvent néanmoins y être distingués : "The Church of" ("L'Église de"). Une recherche Facebook avec les mots-clés "The church Hospital Ghana flood" ("L’Eglise Hôpital Ghana inondation") permet de retrouver une page relayant la même séquence, tout en donnant le nom complet visible sur le logo : "The Church of Pentecost". 

Cette église chrétienne évangélique basée à Accra, qui revendique sur son site internet 3,5 millions de fidèles, a elle-même partagé la vidéo virale sur sa chaîne youtube, accompagnée d’un message sous forme de démenti : "Fake news about the Church of Pentecost" ("Fausse information sur l'Église de la Pentecôte").

Dans ce démenti, publié également sur les comptes Twitter et Facebook de cette organisation religieuse, et signé par son secrétaire général Alexander Nana Yaw Kumi-Larbi, l’Eglise de la Pentecôte reconnaît que le logo visible sur le drap d’hôpital est bel et bien le sien. Mais elle ajoute que l’établissement "ne lui appartient pas" - sans en préciser le nom. 

DISCLAIMER ‼️‼️‼️We have sighted a disturbing video of a health facility that seems to have a roof leakage challenge. We want to clarify that the health facility in question does not belong to @thecophq as purported.Apostle ANY Kumi-LarbiGeneral Secretary, @thecophqpic.twitter.com/DCTIDovctk

— The Church of Pentecost (@thecophq) March 12, 2021 Contacté par l’AFP, Alexander Nana Yaw Kumi-Larbi a précisé que la vidéo virale avait été filmée à l’hôpital public d’Onwe, situé dans la commune d’Ejisu, à 240 kilomètres au nord de la capitale ghanéenne. 

"La vidéo a attiré notre attention à cause du drap de lit de The Church of Pentecost, mais ce n’est pas l’un de nos établissements de santé", a expliqué le secrétaire général de l'obédience religieuse, en précisant que l'Église de la Pentecôte avait fait en 2019 un don de "50 draps de lit" à cet établissement de santé.

"Il est malheureux qu’il ait été frappé par une tempête de pluie qui a détruit sa toiture. Nous sommes profondément préoccupés par cette situation et nous espérons que les autorités pourront y remédier le plus tôt possible", a-t-il assuré.

Localisation du centre de santé public de Onwe, prise sur Google MapContactée également par l’AFP, la directrice municipale des services de santé d’Ejisu, Josephine Ahorsu, a confirmé que la vidéo virale avait bien été tournée "à l’hôpital public d’Onwe". "Cet établissement hospitalier est bien situé dans ma zone de compétence", a-t-elle assuré.

Selon Mme Ahorsu, la chambre en question se trouve dans une structure rattachée à l’hôpital principal. "Nous avons eu un problème avec la toiture et cela a causé la fuite. La vidéo a été prise par deux infirmières de service qui ne voulaient pas déplacer le patient à cause de son état et de l’oxygène", a-t-elle raconté.

"Nous avons de sérieux problèmes structurels avec le bâtiment principal de l'hôpital lui-même et nous serons heureux de recevoir l'aide de personnes bien intentionnées", a ajouté la responsable médicale.

Inondations au Sénégal Concernant les inondations au Sénégal, des experts interrogés par l'AFP ont incriminé surtout l'absence ou l'insuffisance du réseau d'assainissement, la construction de logements en zone inondable, sur des sols argileux et dans des cuvettes.

"Il y a un paradoxe très inquiétant : les pluies ont diminué ces dernières années. Donc de moins en moins de pluies font de plus en plus de dégâts !", explique Cheikh Guèye, géographe et chercheur à Enda Tiers-Monde. "Et les prévisionnistes nous annoncent de fortes pluies en septembre..."

Le président Macky Sall avait pourtant lancé à son arrivée au pouvoir en 2012 un plan décennal de lutte contre les inondations, d'un budget de plus de 750 milliards de FCFA (1,14 milliard d'euros).

Des stations de pompage et des canaux de drainage ont bien été installés dans certains quartiers de Dakar, mais de nombreux autres s'estiment délaissés.

Les autorités ont déclenché le 21 août 2021, le plan Orsec, un plan d'urgence qui permet de mobiliser des moyens financiers et matériels accrus en situation de sinistre.

L’Agence française de développement estime à plus de 2 milliards de dollars, les investissements nécessaires pour lutter contre les inondations, au Sénégal, sur la période 2016-2035 et pour renforcer les infrastructures de drainage et planifier les écosystèmes urbains.

"Chaque année, on ne cherche qu'à soulager les populations et à les sortir de l'eau. Il manque une mise en cohérence des différentes actions - construction de remblais, de canalisations, pompage, relogement - dans le cadre d'une stratégie globale", regrette Pape Goumbo Lo, géologue.

"Il faut rétablir le cycle de l'eau : connaître la nature du sol, la position des nappes, le ruissellement... La construction de logements doit tenir compte de la nature des sols", poursuit-il.

Une nécessité complexe, dans une ville à la très forte croissance démographique, qui abrite plus de 3,7 millions d'habitants, soit près du quart de la population sénégalaise, et où il manque 150.000 logements selon les autorités.

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