Ces photos sont anciennes et n'ont aucun lien avec la rébellion du M23

Ces photos sont anciennes et n'ont aucun lien avec la rébellion du M23

publié le jeudi 01 décembre 2022 à 17h36

Depuis la mi-novembre, des publications très partagées sur les réseaux sociaux affirment, photos à l'appui, qu'une vingtaine de "terroristes rwandais" du M23 ont été arrêtés dans l'est de la République démocratique du Congo, où les combats font rage entre les forces armées (FARDC) et les rebelles du M23. Attention : les images virales sont anciennes et n’ont aucun lien établi avec les tensions actuelles entre la RDC et le Rwanda, que Kinshasa accuse de soutenir la rébellion. Les trois principales images utilisées dans ces posts diffusés sur Facebook (1,2,..) montrent une vingtaine d’hommes entassés dans une large fosse creusée dans la terre. Sur l'une des photos, les infortunés sont gardés par un petit groupe d’hommes armés en uniforme militaire. Le quatrième cliché présente d’autres personnes, ligotées les mains dans le dos et assises à même le sol. "Ces terroristes rwandais du M-23 ont été surpris par les FARDC", jubile l’auteur d’une publication Facebook partagée près de 250 fois depuis le 14 novembre. "Soyons vigilants et dénonçons tout acte suspect", ajoute-t-il.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 30 novembre 2022"Il fallait les exterminer en catimini, ces gens sont des sanguinaires", commente un internaute. Le même message est aussi ventilé sur Twitter (1,2)

Ces publications suscitent une vague de commentaires enthousiastes qui prédisent la "victoire" de l'armée congolaise et affichent leur hostilité envers le Rwanda voisin, dans un contexte de vives tensions entre les deux pays. Kinshasa, qui peine à contrer l'offensive menée ces dernières semaines par le M23, accuse Kigali d’armer et de soutenir les rebelles. Mais les images censées montrer l’arrestation de "terroristes rwandais" sur le sol congolais n’ont aucun lien avec l’actualité.

Nous avons effectué une recherche d’image inversée avec le moteur Google Lens pour retrouver l'origine des trois photos montrant des hommes assis dans une fosse, qui s'est avérée infructueuse.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 30 novembre 2022Toutefois, nous les retrouvons dans un article du média Congo Check, où elles ont fait l'objet d'une vérification en septembre 2021, du temps où elles étaient censées montrer des Banyamulenge - terme désignant les rwandophones installés dans la région troublée du Sud-Kivu, dans l'est de la RDC - "enterrés vivants par l’armée congolaise".

Congo Check a établi qu’il s’agissait de jeunes Banyamulenge arrêtés par des militaires congolais qui avaient été placés temporairement dans ces tranchées, faute d'infrastructures adaptées pour accueillir les détenus.

Etant donné que "les militaires n’avaient pas de cachot, ces personnes ont été emprisonnées là. L’armée se sert de ces trous pour prendre des positions quand il y a une opération, c’est ça la réalité. Ces Banyamulenge ont été arrêtés après un bouclage dans des maisons", avait notamment affirmé le bourgmestre de Minembwe, Gady Mukiza, dans les colonnes de Congo Check.

Contacté par l'AFP ce 30 novembre 2022, le bourgmestre a confirmé que ces images datent bien de 2021 et ont été prises "dans les camps des FARDC à Bijombo, dans le Sud-Kivu" après des rafles de l'armée dans les villages de Muranvya et Mugete. Selon Gady Mukiza, une partie de ces jeunes hommes, membres de la communauté des Banyamulenge, ont ensuite été transférés à la prison d'Uvira, toujours dans la région du Sud-Kivu. "Ils étaient soupçonnés d’appartenir au groupe armé d’autodéfense 'Twigwaneho', qui défend leur communauté contre (les miliciens) Maï-Maï", a-t-il souligné.

Les communes Bijombo et Minembwe, où les arrestations mentionnées ont eu lieu en 2021, dans la région du Sud-Kivu, localisées sur Google mapUne version des faits corroborée par Saint-Cadet Ruvuzangoma, président de la société civile de Minembwe. Toutefois, ajoute-t-il, parmi les personnes arrêtées, "il y avait des civils qui ont été relâchés quelques jours plus tard".

Jérémie Meya, porte-parole de la 12ème brigade de réaction rapide basée à Minembwe, dans le Sud-Kivu, confirme lui aussi que ces images sont anciennes et ont été prises à Bijombo. Il explique que les arrestations de membres présumés de groupes armés sont courantes dans la région. "Et nous les remettons à la Monusco pour la suite du processus de démobilisation, désarmement et réinsertion communautaire" , détaille-t-il à l'AFP.

Quant au 4ème cliché, celui qui affiche des jeunes hommes assis par terre, bras ligotés dans le dos, nous l’avons retrouvé dans des articles de médias congolais publiés en 2020 (1,2,3). Selon ces derniers, il montre "près de 20 miliciens Maï-Maï et ADF (Forces démocratiques alliées, une faction armée présentée par le groupe jihadiste Etat islamique comme sa branche en Afrique centrale, NDLR) capturés et présentés” au public cette année-là.

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 30 novembre 2022Nous avons contacté les rédactions de "Koaci" et "Congo profond" qui l’ont publié, pour en savoir plus. "Je ne pourrais identifier l’auteur de cette photo. Je l’ai prise [en 2020] dans un groupe whatsapp regroupant des journalistes exerçant dans la province du Nord-Kivu et qui a souvent des informations de première main émanant de l’armée”, a répondu Cédrick Sadiki, l’auteur de l’article de "Congo profond" sur ce sujet.

L’AFP n’a donc pas pu trouver l’auteur de cette image, mais le fait est qu’elle est antérieure aux évènements en cours en RDC.

Reprise des combats dans l'estDes combats à l'arme lourde ont repris le 1er décembre dans l'est de la République démocratique du Congo entre les rebelles du M23 et l'armée congolaise, à environ 70 km au nord de la capitale provinciale Goma, après cinq jours d'une trêve obtenue au sommet de Luanda du 23 novembre.

Ce sommet avait décidé un cessez-le-feu à partir du vendredi 25, suivi deux jours plus tard du retrait du M23 des zones conquises depuis plusieurs mois dans la province du Nord-Kivu. Aucun retrait n'a été observé, mais les combats avaient cessé depuis samedi matin entre l'armée et le M23.

Une source sécuritaire a accusé les rebelles du M23 d'avoir violé le cessez-le-feu et de "continuer à piller et à se battre". "Les combats sont violents, nous utilisons l'artillerie lourde" face au M23, a précisé à l'AFP un officier de l'armée congolaise, qui a requis l'anonymat.

Egalement interrogé par l'AFP, le porte-parole militaire du M23, Willy Ngoma, a confirmé ces combats avec les FARDC. Selon Julson Kaniki, un responsable de la société civile locale, la perspective d'une arrivée des rebelles a également provoqué la panique. "La population commence à fuir", a-t-il affirmé.

Des personnes déplacées fuient vers la ville de Goma, dans l’Est de la République du Congo, le 15 novembre 2022 ( AFP / ALEXIS HUGUET)Le M23, pour "Mouvement du 23 mars", est une ancienne rébellion tutsi vaincue en 2013, qui a repris les armes en novembre 2021 en reprochant à Kinshasa de ne pas avoir respecté ses engagements sur la démobilisation et la réinsertion de ses combattants.

Ce retour en force du M23 a provoqué un regain de tension entre la RDC et le Rwanda, alors que l'élection début 2019 de Félix Tshisekedi à Kinshasa avait réchauffé des relations historiquement compliquées. Kinshasa accuse Kigali d'apporter à cette rébellion un soutien que des experts de l'ONU et des responsables américains ont également pointé ces derniers mois. Kigali dément, accusant en retour Kinshasa, qui nie également, de collusion avec les FDLR, des rebelles hutus rwandais implantés en RDC depuis le génocide des Tutsis en 1994 au Rwanda.

Pour tenter d'apaiser les tensions dans la région, en proie depuis près de 30 ans aux violences de groupes armés, plusieurs initiatives diplomatiques ont été lancées, notamment par la Communauté des États d'Afrique de l'Est (EAC).

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