Ces Camerounais accusés de trafic en Ouzbékistan ont déjà été jugés et n'ont jamais risqué la peine de mort

Ces Camerounais accusés de trafic en Ouzbékistan ont déjà été jugés et n'ont jamais risqué la peine de mort

, publié le mardi 02 mars 2021 à 16h24

Selon des publications partagées des centaines de fois sur Facebook depuis le 23 février, six Camerounais ont été récemment arrêtés en Ouzbékistan pour "fabrication de fausse monnaie" et risquent la peine de mort. Il s'agit d'une fausse information. Des ressortissants camerounais ont bien été interpellés pour une affaire de fausse monnaie en Ouzbékistan, mais leur arrestation remonte à 2019 : ils ont été depuis jugés, et condamnés pour quatre d'entre eux à des peines de prison. En outre, ils n'ont jamais encouru la peine capitale, abolie depuis 2008 dans ce pays d'Asie centrale.

Deux hommes se tiennent face à la caméra, l'un en tee-shirt, l'autre en chemise, devant un mur où ont été tracées des lignes noires servant à mesurer la taille. "6 Camerounais risquent la peine de mort en Ouzbékistan", alerte l'auteur de cette publication, qui assure relayer des photos provenant de leur garde à vue.

D'après cet internaute, qui égrène les noms de chacun des six mis en cause, ces hommes ont été "arrêtés pour fabrication et détention de fausse monnaie", avec en leur possession "10 millions de faux dollars américains", soit 8,3 millions euros ou 5,5 milliards de francs Cfa. 

"Les prévenus ont été présentés à la télévision nationale ce 19 février, même si l'ambassade du Cameroun à Moscou dit n'avoir pas encore été notifiée", insiste l'auteur de ce message partagé près de 200 fois depuis sa publication le 23 février et abondamment commenté. 


Capture d'une publication sur Facebook, réalisée le 2 mars 2021

Sur Facebook, plusieurs internautes relaient ce même message, avec cette fois des images où apparaissent les visages de trois hommes (1, 2, 3...). Certains de ces posts intègrent la vidéo d'un reportage vidéo en russe, laissant supposer que l'arrestation est récente.

Pourtant, c'est loin d'être le cas : comme le signalent certains internautes dans leurs commentaires, il s'agit d'une histoire ancienne, relayée à l'époque par plusieurs médias.


Capture Facebook réalisée le 1er mars 2021



Une arrestation qui date de 2019

Une recherche d'image inversée, procédé qui permet d'identifier les anciennes occurrences d'une image sur internet, permet de retrouver la vidéo d'où sont extraits ces différents portraits: il s'agit d'un reportage publié le 26 décembre 2019 sur la chaîne Youtube de O'zbekiston 24, la chaîne nationale d'information en continu de l'Ouzbékistan.

Les visages des personnes accusées d'avoir participé au trafic de fausse monnaie sont visibles à partir de 2 minutes et 19 secondes.


Capture Youtube du reportage d'O'zbekiston 24, réalisée le 1er mars 2021


Capture Youtube du reportage d'O'zbekiston 24, réalisée le 1er mars 2021

 

"Le Département d'enquête du ministère de l'Intérieur de l'Ouzbékistan a terminé une enquête préliminaire sur une affaire criminelle contre cinq citoyens du Cameroun, qui ont escroqué de riches Ouzbeks à hauteur de 340.000 dollars", raconte le reportage diffusé par la télévision d'Etat Ouzbek.

"Le plan était simple : les Camerounais promettaient aux Ouzbeks crédules que pour chaque tranche de 100 dollars qu'ils investiraient dans l'achat de produits chimiques, ils leur rendraient 300 dollars", précise le reporter, qui ajoute que l'enquête a révélé en parallèle un trafic de "faux billets". 

Un communiqué publié le 27 décembre 2019 par le département des enquêtes du ministère ouzbek de l'Intérieur évoque lui aussi cette enquête préliminaire, qui serait achevée. En octobre 2019, ce même département avait lancé un avis de recherche pour identifier les victimes des faussaires présumés.

Peines de prison ferme 

Contactée par l'AFP, l'ambassade du Cameroun en Russie a indiqué avoir été informée de l'interpellation de ses six ressortissants - "cinq présumés auteurs des faits incriminés, et le 6e faisant office de traducteur" - par un reportage diffusé le 18 février 2020 sur la chaîne de télévision officielle d'Ouzbékistan.

Ce détail est d'ailleurs mentionné dans une note du chargé d'affaires de l'ambassade du Cameroun en Russie. Selon de document, dont l'AFP a obtenu copie, les six Camerounais sont "accusés de fabrication et de détention de faux dollars" pour "un montant d'environ dix millions de dollars".


Note de l'ambassade du Cameroun en Russie, réalisée le 1er mars 2021

"Depuis lors, l'ambassade travaille sur ledit dossier en concertation avec la mission diplomatique ouzbèke en Fédération de Russie", a assuré l'ambassade à l'AFP, précisant n'avoir pas pu se rendre en Ouzbékistan pour rencontrer les accusés en raison des "restrictions imposées dans le cadre de la pandémie" de "Covid-19".

Selon un porte-parole de la Cour suprême ouzbèke, Aziz Obidov, l'affaire a été jugée le 16 juillet 2020 devant le tribunal du district de Mirabad, à Tachkent. Les ressortissants camerounais ne sont donc plus dans l'attente de leur procès.

A l'issue de cette audience, quatre d'entre eux ont été condamnés à des peines allant de sept ans de prison à 10 ans de prison. Un cinquième a été condamné à une peine d'amende et expulsé d'Ouzbékistan. Aucun n'a écopé d'une condamnation à mort. 

La peine de mort abolie en 2008

Contrairement à ce qu'affirment les publications mensongères sur Facebook, les ressortissants camerounais n'ont en réalité jamais encouru la peine capitale : la peine de mort a en effet été abolie dans cette ancienne république soviétique en janvier 2008, par le biais d'un décret présidentiel.

Cette décision avait été saluée par plusieurs ONG, dont Amnesty international, mais aussi par l'Union européenne, qui avait alors invité l'Ouzbékistan, indépendant depuis 1991, à "entreprendre d'autres réformes du système judiciaire". 

Malgré cette abolition survenue en 2008, l'Ouzbékistan est souvent épinglé par les associations de droits de l'Homme, en raison notamment du contrôle exercé sur les médias indépendants. Selon Human Rights Watch, des "milliers de personnes" y sont encore emprisonnées pour "de fausses accusations".

Vos réactions doivent respecter nos CGU.