Ce document ne prouve pas que Moderna avait un vaccin prêt contre le Sars-CoV-2 mi-décembre 2019

Ce document ne prouve pas que Moderna avait un vaccin prêt contre le Sars-CoV-2 mi-décembre 2019

publié le jeudi 24 juin 2021 à 17h26

Des publications en français en anglais ou en allemand, partagées des centaines de fois sur Facebook depuis le 19 juin, affirment que le laboratoire Moderna a "transféré" des vaccins contre le Sars-CoV-2 à une université américaine mi-décembre 2019, avant que le virus soit officiellement détecté. Mais le document cité à l'appui de cette affirmation ne prouve pas cela : il porte sur des recherches autour de vaccins anti-coronavirus, qui sont une famille de virus. Il ne mentionne pas le Sars-CoV-2. "Un accord de confidentialité montre que des candidats vaccins potentiels contre le coronavirus ont été transférés de Moderna à l'Université de Caroline du Nord en 2019, dix-neuf jours avant l'émergence du prétendu virus provoquant le Covid-19 à Wuhan, en Chine", affirme un billet de blog, archivé ici, un texte partagé au moins un millier de fois sur Facebook depuis le 19 juin 2021, selon le logiciel de mesure d'audience des réseaux sociaux Crowdtangle.

L'avocat Carlo Alberto Brusa, figure de l'association Réaction-19 opposée aux mesures sanitaires contre la pandémie, a relayé ces allégations sur son compte Twitter le 20 juin 2021, avec un lien vers le billet de blog.

Ce billet renvoie à cette publication en anglais du site "Daily Expose" du 18 juin 2021 (environ un millier de partages sur Facebook), dont il est une traduction mot à mot. On trouve les mêmes affirmations dans une version plus courte en français sur un site suisse le 19 juin. Mêmes allégations dans cet article en allemand partagé au moins 840 fois sur Facebook depuis le 22 juin.

Pour appuyer leurs propos, ces publications présentent des captures d'écran d'un "Accord" appelé "Material Transfer Agreement", (MTA) avec plusieurs signatures de représentants de Moderna, de l'Université de Caroline du Nord (UNC) et du NIAID, agence officielle américaine chargée de la recherche sur certaines maladies.

Cinq des six signatures sont datées, entre le 12 et le 17 décembre 2019.

C'est le 31 décembre 2019 que l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a été informée de l'apparition d'une mystérieuse forme d'affection respiratoire, dont il sera déterminé par la suite qu'elle est due à un type de coronavirus jusque là inconnu, le Sars-CoV-2. Le 11 janvier 2020, l'OMS annonce avoir reçu le séquençage du génome de ce virus. La chronologie de l'OMS est disponible ici.

Mais comme nous allons le voir, ce virus, qui fait partie d'une famille de virus, les coronavirus, n'est pas évoqué dans le MTA. Et rien d'étonnant en soi qu'il soit question de recherches sur des vaccins à ARN messager, sujet de recherche "depuis plusieurs décennies", bien avant la pandémie, rappelle l'Inserm ici.

Capture d'écran du site Daily Expose faite le 23 juin 2021Si l'on clique sur le lien fourni dans la publication en anglais, on arrive sur un fichier au format pdf ("NIH-Moderna-Confidential-Agreements.pdf") hébergé sur un "cloud" informatique. Il compte 153 pages mais on constate en l'examinant qu'il est en fait composé de plusieurs documents différents qui remontent pour certains à 2015.

Le premier document est titré "Confidential Disclosure Agreement", ou "Accord de confidentialité" et concerne des collaborations dans des travaux de recherches entre les laboratoires Moderna et le Centre de recherche sur les vaccins du National Institute of Allergy and Infections Diseases (NIAID) américain, qui fait lui même partie des National Institutes of Health (NIH), l'agence de recherche biomédicale aux Etats-Unis.

Moderna a mis au point l'un des deux vaccins à ARN messager actuellement utilisés contre le Covid-19. Le NIAID, en charge notamment des maladies infectieuses, est dirigé par Anthony Fauci, devenu conseiller de la Maison-Blanche et l'un des visages les plus connus de la pandémie de Covid-19.

Revenons au fichier pdf de 153 pages.

Pour tenter d'en savoir plus sur sa provenance, l'AFP a tapé "NIH moderna confidential agreements" dans Google, ce qui permet d'arriver au même pdf de 153 pages , toujours hébergé sur le logiciel de cloud mais avec cette fois des mentions qui permettent de voir qui l'a mis en ligne.

Dans les notes situées dans la marge, on peut voir en effet que c'est un journaliste du site américain d'informations Axios qui a mis en ligne ces 153 pages dans le cadre d'un article publié le 25 juin 2020.

L'article est consacré au fait que les NIH semblent avoir des droits de propriété intellectuelle sur le vaccin anti-Covid de Moderna car des chercheurs affiliés au NIAID ont contribué à mettre au point un élément-clé des vaccins à ARN messager, une version "stabilisée" de la protéine "spike", comme on peut le voir dans cette étude scientifique publiée en 2017.

L'ONG américaine de défense des droits Public Citizen a analysé ici en détail les 153 pages de documents rendus publics par Axios.

On peut y consulter une table des matières de ces documents, signés entre 2015 et 2020 et qui encadrent des collaborations dans la recherche entre Moderna et les NIH. Entre les pages 105 et 109, on trouve le fameux "Material Transfert Agreement" mentionné dans les publications citées en début de notre article.

Capture d'écran du site de Public CitizenRegardons de plus près le document en question.

Il est signé par le NIAID, Moderna et l'Université de Caroline du Nord (University of North Carolina, UNC).

Il mentionne des recherches sur "les candidats-vaccins à ARNm anti-coronavirus développé et détenu conjointement par le NIAID et Moderna" ("mRNA vaccine coronavirus candidates developed and jointly-owned by NIAID and Moderna"). On peut voir sur la page internet de l'UNC consacrée au Pr Ralph Baric (un des signataires de l'accord) que le labo de ce dernier à l'UNC étudie les coronavirus depuis "une trentaine d'années".

Les publications citées en tête de notre article affirment que le document concerne"des candidats vaccins potentiels contre le coronavirus" et affirme qu'il s'agit de celui qui est à l'origine du Covid-19 alors que le document de donne pas d'indication quant à un coronavirus particulier.

Or, comme nous l'avons rappelé plus haut, les coronavirus, c'est une famille de virus, même si avant d'avoir un nom officiel (2019-nCov puis Sars-CoV-2), le grand public appelait le virus respiratoire détecté à Wuhan en Chine, "le coronavirus".

A la question de savoir si ce MTA concernait un coronavirus en particulier, une porte-parole des NIAID a indiqué le 23 juin dans un mail à l'AFP qu'il s'agissait de "candidats-vaccins contre le MERS-CoV et pas le Sars-CoV-2".

Le MERS-CoV est le "Middle East Respiratory Syndrome coronavirus", un autre coronavirus détecté en Arabie saoudite en 2012.

L'Université de Caroline du Nord a elle aussi confirmé dans un mail à l'AFP le 25 juin que "le document faisait référence aux travaux de l'Université de Caroline du Nord (...) en vue du développement d'un vaccin contre le MERS".

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