Campagne vaccinale aux Seychelles: une courbe des décès trompeuse

Campagne vaccinale aux Seychelles: une courbe des décès trompeuse

, publié le jeudi 25 février 2021 à 17h33

La généticienne Alexandra Henrion-Caude, déjà épinglée pour des fausses affirmations sur le Covid et les vaccins, a publié sur Twitter une courbe des décès liés au Covid-19 aux Seychelles depuis le début de l'année, les premiers en lien avec l'épidémie, mettant en doute la campagne de vaccination du petit pays insulaire d'Afrique de l'est. Celle-ci a commencé une semaine après le premier décès enregistré. Plusieurs internautes voient dans les graphiques accompagnant la publication un lien de causalité entre les vaccins et les décès. Aucun des morts n'avait été vacciné a affirmé le gouvernement et l'échantillon de données - 11 décès dans un pays d'un peu moins de 100.000 habitants - n'est pas significatif et manque de mise en contexte, selon des épidémiologistes interrogés par l'AFP.

"Les Seychelles avaient été épargnées par la #Covid19 (dixit @LaCroix le 23/10/2020). Le 10 janvier, débute la campagne de #vaccination. Le 24 janvier, les Seychelles sont 3e en termes de pourcentage de population vaccinée. Résultat? Cette courbe des décès", écrit Alexandra Henrion-Caude dans une série de trois tweets publiés le 21 février et partagés au total plus de 1600 fois. 


Capture d'écran Twitter prise le 24/02/2021

Cette publication a été citée par de nombreux internautes qui y voient un lien entre décès et vaccins. "Le vaccin tue!", dit ainsi l'un d'entre eux. "Arrêtez le massacre !! Ouvrez les yeux et rendez vous compte de toutes ces personnes que vous tuez avec votre vaccin. Cessez d'obéir à Soros, Gates et le PCC, arrêtez de tuer la population ça devient grave", fulmine une autre en s'adressant au ministre français de la Santé Olivier Véran. "Le vaccin qui tue" ou "une merveilleuse machine à tuer" pour d'autres (1, 2, 3 et 4).

Le graphique utilisé représente le nombre de morts confirmées liées au Covid, par million d'habitants, et en cumulé. Ce dernier critère produit une courbe montante, avec des paliers.

Aux Seychelles, pays d'un peu plus de 98.000 habitants, 11 décès ont été enregistrés en lien avec le Covid au 25 février 2021, selon les chiffres officiels du ministère de la Santé - 10 à la date de publication du tweet d'Alexandra Henrion-Caude le 21 février. Le premier décès a été annoncé le 3 janvier. La campagne de vaccination a quant à elle débuté le 10 janvier.

"Dix décès, cela paraît plus important quand on rapporte au million d'habitants, mais ça n'a pas d'intérêt pour les Seychelles. Et en général on rapporte au million d'habitants quand on veut comparer entre plusieurs pays. Mais là, il n'y a pas de comparaison", note Thibault Fiolet, doctorant en santé publique à l'université Paris-Saclay, interrogé par l'AFP le 24 février.

En utilisant la même base de données, Our World in Data, voici à quoi ressemble la courbe des nouveaux décès, par jour, sans les rapporter au million d'habitants (11e décès inclus).


Capture d'écran du site ourworldindata.org prise le 24/02/2021

Selon l'épidémiologiste Catherine Hill, l'exemple des Seychelles est "ininterprétable". Elle-même préfère observer les chiffres sur une moyenne glissante de 7 jours (faite sur les sept jours précédents une date de référence), pour avoir une meilleure idée de la dynamique.

En outre, les données utilisées et les graphiques qui en découlent ne donnent aucune information : ainsi la courbe ne dit pas si les personnes ont été vaccinées, observent Catherine Hill et Thibault Fiolet. L'AFP a interrogé lors d'un point presse le 25 février au commissaire à la Santé publique seychellois, Dr Jude Gedeon: aucune des personnes décédées n'avait reçu le vaccin, a-t-il répondu.

Selon les données récoltées par l'AFP, au 23 février, 47 118 personnes (47,91% de la population) ont reçu au moins une dose de vaccin.

Dans la troisième partie de sa publication, Alexandra Henrion-Caude reprend la courbe du nombre de cas cumulés de Covid-19 par million d'habitants. "Est-ce vraiment opportun de se congratuler comme le fait cet article, ne serait-ce que sur le timing de cette campagne de #vaccination? Alerte pour les voisins", dit-elle à l'attention plus particulièrement de l'île Maurice.


Capture d'écran Twitter prise le 24/02/2021

"Franchement c'est compliqué de mesurer les effets d'une intervention, que ce soit un couvre-feu, un confinement ou une vaccination, par rapport à ces données", observe Thibault Fiolet.

"L'incidence - la survenue des nouveaux cas -, le nombre de décès, sont des choses qui sont multifactorielles, il n'y a pas qu'un seul paramètre qui peut influencer cela, c'est ce qui rend les choses hyper complexes quand on veut faire de la modélisation épidémiologique, et des projections. C'est vraiment compliqué à interpréter parce qu'on a plusieurs facteurs", explique-t-il.

Dès le 30 novembre dans ce communiqué, le gouvernement seychellois mettait en garde contre "la menace croissante posée par le Covid-19". Au 24 février, le nombre total de cas comptabilisés était de 2 562, dont 503 actifs.

Aux Seychelles, la campagne de vaccination a commencé avec le vaccin SinoPharm (doses fournies par les Emirats arabes unis) administré en priorité au personnel de santé, travailleurs essentiels et dirigeants. Puis à partir du 26 janvier le pays a également utilisé le vaccin d'AstraZeneca (fourni par l'Inde), selon les communiqués officiels.

"Pour savoir si les transmissions diminuent, il faut essayer de comparer des gens qui ont été vaccinés versus ceux qui n'ont pas été vaccinés, et de comparer le nombre de nouveaux cas survenus, et ça, ça n'a pas été fait pour les Seychelles", souligne Thibault Fiolet.

Selon lui, "pour le moment il n'y a sans doute qu'Israël qui peut faire ça", étant donné le nombre de gens vaccinés dans le pays.  

Une première étude a été publiée sur l'efficacité du vaccin Pfizer dans les conditions réelles, réalisée en Israël. Elle montre, selon les auteurs d'un article publié dans le New England Journal of Medicine, une efficacité à 94% contre les cas symptomatiques, rapporte l'AFP dans une dépêche du 24 février.

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