Aucune étude ne permet à ce stade d'établir de lien entre le faible taux de contamination au Covid-19 et la vaccination BCG en Tunisie

Aucune étude ne permet à ce stade d'établir de lien entre le faible taux de contamination au Covid-19 et la vaccination BCG en Tunisie

, publié le mercredi 17 juin 2020 à 17h40

Un visuel partagé plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux en Tunisie affirme que le vaccin BCG a "sauvé" les Tunisiens du Covid-19. Si la Tunisie a été relativement épargnée par l'épidémie et que des études sur l'effet bouclier du BCG face au Covid-19 sont en cours dans plusieurs pays, rien ne permet à ce stade d'affirmer que les Tunisiens ont été épargnés grâce au vaccin contre la tuberculose. Cette conclusion est trop hâtive, d'autant plus que les facteurs qui ont aidé à éliminer le virus sont multiples.

L'image, diffusée plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux depuis le 10 juin, est un montage associant deux photos et du texte. Sur la droite, une photo d'une boîte de vaccin BCG. Sur la gauche, un portrait en noir et blanc de l'ancien président tunisien Habib Bourguiba. 


Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 16 juin 2020.

"Le vaccin BCG est devenu obligatoire en Tunisie en 1959", affirme la publication. "Il nous a sauvés du Corona grâce au BCG. Que Dieu t'accorde sa miséricorde, Ô Bourguiba. Du cercueil...Tu nous protèges !!!", poursuit le texte en arabe.

Habib Bourguiba, surnommé le "père de la Nation", est une figure clivante en Tunisie, dont l'image est souvent récupérée à des fins politiques. Dans les commentaires, la plupart des internautes en font l'éloge.

Faible propagation du virus en Tunisie

La Tunisie a jusque-là relativement réussi à contenir la pandémie de Covid-19 par la mise en place de mesures strictes et précoces. Elle a officiellement enregistré, depuis l'apparition du virus sur son territoire début mars, 1.132 cas de contamination (dont 76 encore infectées à ce jour) et 50 décès au total.

Le pays, qui a fermé ses frontières et mis en place un confinement strict dès la mi-mars pour enrayer la propagation du nouveau coronavirus, place en quarantaine obligatoire hors de leur domicile les soignants toutes les personnes testées positives jusqu'à leur guérison, et les Tunisiens rapatriés de l'étranger, parmi lesquels des dizaines de malades ont été détectés.

La vie reprend peu à peu son cours et les frontières vont rouvrir à partir du 27 juin, pour permettre une relance de l'économie. 

Mais si les données enregistrées sont encourageantes, rien ne permet de certifier que c'est le vaccin contre la tuberculose qui a "sauvé" les Tunisiens du Covid-19.

Aucune corrélation n'est encore prouvée en Tunisie

Contactée par l'AFP le 17 juin, Rim Abdelmalek, professeure en maladies infectieuses à l'hôpital de la Rabta à Tunis et membre du comité national de prise en charge thérapeutique des patients atteints de Covid-19, affirme "qu'aucune corrélation n'est encore prouvée à ce jour" et que l'élimination du virus est surtout "multifactorielle".

Elle évoque plusieurs hypothèses sur les facteurs de neutralisation du virus comme "la diversité des microbiotes (bactéries intestinales) chez les Tunisiens, la vaccination BCG qui peut améliorer l'immunité, le mode de vie, ou encore l'atmosphère tempérée du pays". 

Rim Abdelmalek cite comme autre élément possible "la jeunesse du peuple tunisien", un élément favorable car les personnes les plus âgées sont plus vulnérables au virus, et insiste également sur la mise en place "très tôt de mesures barrières".

"Tout cela a interféré dans la circulation virale, en plus d'autres facteurs comme la génétique. Peut-être que le BCG a contribué, mais on a rien qui le prouve", précise la professeure.


Des lycéens se font prendre la température à Tunis, le 28 mai 2020 (Fethi Belaid )

BCG et Covid-19 : bientôt une étude en Tunisie 

Contactée par l'AFP le 16 juin, le Dr Hechmi Louzir, directeur de l'Institut Pasteur de Tunis, indique qu'aucune étude confirmant un lien entre le BCG et le Covid-19 n'a encore été effectuée en Tunisie.

Toutefois, un "projet de recherche impliquant plusieurs investigateurs comme l'Institut Pasteur de Tunis et l'hôpital Charles-Nicolle est en préparation, pour une étude observationnelle", annonce-t-il.

Plusieurs autres pays ont déjà commencé leurs études sur le BCG face au Covid-19. L'hypothèse est que le vaccin contre la tuberculose pourrait avoir un effet similaire contre le coronavirus, soit en diminuant le risque d'être infecté, soit en limitant la gravité des symptômes.

En Australie, une équipe de chercheurs de l'Institut Murdoch à Melbourne a lancé un vaste essai incluant 4.000 soignants à travers les hôpitaux du pays.

L'OMS reste prudente 

Toutefois, la communauté scientifique reste prudente tant que les effets bénéfique du vaccin contre d'autre maladies que la tuberculose n'ont pas été prouvés. 

L'Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui recense les différents essais cliniques actuellement en cours sur le BCG et le Covid-19, a précisé dans un document publié le 12 avril que "rien ne prouve que le BCG protège les personnes contre l'infection par le virus COVID-19. Deux essais cliniques portant sur cette question sont en cours, et l'OMS évaluera les preuves lorsqu'elles seront disponibles. En leur absence, de l'OMS ne recommande pas la vaccination BCG pour la prévention du Covid-19".

Des études ont comparé l'incidence du Covid-19 dans des pays où le vaccin BCG est utilisé avec des pays où il ne l'est pas et ont observé que les cas de Covid-19 signalés étaient moins nombreux dans les pays où les nouveau-nés sont systématiquement vaccinés contre la tuberculose. Néanmoins, d'autres facteurs sont à prendre en compte comme "la différence entre les démographies nationales, le taux de morbidité, le taux de dépistage du Covid-19 et le stade de la pandémie dans chaque pays", a affirmé l'organisation, précisant que ces études ont été publiées en preprint, c'est-à-dire sans validation par les pairs.

Le Dr Hechmi Louzir et la professeure Rim Abdelmalek s'accordent sur le fait que le vaccin BCG améliore l'immunité et la réponse virale de façon générale, mais restent prudents quant à ses effets spécifiques sur le Covid-19, sans aucune étude à l'appui. Les facteurs de lutte contre la pandémie sont multiples, estiment-ils. 

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