Attention, une vidéo virale montrant Pascal Affi N'Guessan contraint de faire des pompes en détention date de 2011, pas de 2020

Attention, une vidéo virale montrant Pascal Affi N'Guessan contraint de faire des pompes en détention date de 2011, pas de 2020

, publié le vendredi 20 novembre 2020 à 17h08

Une vidéo montrant des opposants politiques à Alassane Ouattara, dont l'ancien Premier ministre Pascal Affi N'Guessan, forcés de faire des pompes par des militaires est actuellement partagée sur les réseaux sociaux. Ces publications laissent penser que cette scène d'humiliation a été filmée récemment, alors que le pays est en proie aux tensions après la réélection du président Alassane Ouattara à un troisième mandat controversé. Des leaders de l'opposition, dont M. N'Guessan, ont bien été arrêtés, mais cette vidéo a été sortie de son contexte: elle a été filmée en 2011, lors de la crise post-électorale qui avait suivi le scrutin présidentiel de 2010.

L'ancien Premier ministre ivoirien et candidat à la présidentielle du 31 octobre Pascal Affi N'Guessan a été arrêté dans la nuit du 6 au 7 novembre.

Comme d'autres membres de l'opposition ivoirienne, le président du FPI est accusé, entre autres, de "complot contre l'autorité de l'État" après l'annonce de la formation d'un "gouvernement de transition" en réponse à la réélection du président Alassane Ouattara. 

L'opposition, emmenée par l'ancien président Henri Konan Bédié, a boycotté ce scrutin car elle juge inconstitutionnel un troisième mandat de Ouattara. 

L'arrestation de M. N'Guessan, détenu dans un lieu tenu secret et privé de contact avec ses avocats, a alimenté de nombreuses rumeurs ces dernières semaines.

Il a été annoncé mort dès le lendemain de son arrestation, ce qu'il a lui-même démenti dans une vidéo où il déclare, souriant et détendu: "Nous sommes le 8 novembre 2020 et je ne suis pas décédé, je me porte bien (...) Je n'ai pas été torturé". 

Dans une interview le 9 novembre à la chaîne de télévision TV5, son avocat avait également démenti des rumeurs de torture par électrocution.

Depuis le 12 novembre, une autre vidéo circule sur les réseaux sociaux, prétendant montrer des "actes de tortures perpétrés par les miliciens de Ouattara sur Monsieur Affi N'Guessan et d'autres leaders de l'opposition ivoirienne pendant leur détention" selon une publication Facebook. 

La séquence a été relayée par d'autres posts Facebook, appelant les internautes à "suivre le traitement infligé par les militaires à Monsieur Affi N'Guessan et d'autres leaders de l'opposition ivoirienne depuis leurs cellules" (1, 2, 3, 4)


Capture d'une publication Facebook, réalisée le 19 novembre 2020



On y voit six hommes, dont Pascal Affi N'Guessan, face à des militaires.

Durant deux minutes, un homme en treillis leur tient un discours. "Aujourd'hui dans les morgues, il n'y a plus de place, à cause de vous", "laissez les Ivoiriens vivre tranquille", leur dit-il notamment. "Vous allez prendre, c'est clair. Pour cela, pompez", conclut-il.

Les six hommes exécutent alors des pompes pendant plusieurs minutes. "Faites pas semblant, pompez bien !", leur lance le militaire. 


Pascal Affi N'Guessan dans la vidéo diffusée sur Facebook. Capture d'écran réalisée le 20 novembre 2020



Si au 20 novembre aucune nouvelle de M. N'guessan n'était disponible, cette séquence ne montre pas sa détention actuelle. La vidéo date de 2011.

Une scène filmée entre avril et juin 2011

L'AFP a d'abord recherché l'origine de cette vidéo avec des recherches d'images inversées (procédé qui permet de retrouver de précédentes utilisations d'une image sur internet) sur les moteurs de recherche Google Images et Yandex. Celles-ci se sont révélées infructueuses.

Toutefois, les mots "Côte d'Ivoire" et "Ivoiriens" prononcés à plusieurs reprises par l'un des militaires (52'', 1'02, 1'04) ainsi que l'accent des protagonistes font penser que la scène se déroule en Côte d'Ivoire.

Une recherche sur Google avec les mots "Côte d'Ivoire militaires font faire des pompes" mène à un article contenant la même vidéo publié le 21 juillet 2011 sous le titre "Côte d'Ivoire: vidéo de pro-Gbagbo humiliés".

L'article affirme que cette vidéo, qui "met depuis quelques semaines le gouvernement d'Alassane Ouattara dans l'embarras", montre "six pro-Gbagbo détenus à Bouna (...) forcés par leurs geôliers de faire des pompes".

"Parmi eux, Pascal Affi N'Guessan, ex-Premier ministre et ancien chef du Front populaire ivoirien (FPI), parti de Laurent Gbagbo, ainsi que Michel Gbagbo, le fils franco-ivoirien du président sortant" Laurent Gbagbo, précise l'article, en affirmant que la scène a été filmée à la prison de Bouna, dans le Nord-Est de la Côte d'Ivoire.

Une recherche avec les termes "Affi N'Guessan et d'autres prisonniers à Bouna" permet de retrouver la même vidéo publiée sur Youtube en 2011 et dans un article publié le 14 juillet 2011 par le site Les Observateurs de France 24.

Selon cet article, ces images "auraient été filmées entre le 22 avril, jour de l'arrestation de Pascal Affi N'Guessan, et le mois de juin, pendant lequel l'un des détenus présents sur les images a été libéré".


Pascal Affi N'Guessan salue les militants du FPI à son arrivée au siège du parti à Abidjan le 6 août 2013, au lendemain de sa sortie de détention (Sia KAMBOU / AFP)

Cette vidéo avait également été mentionnée dans une dépêche de l'AFP du 20 juillet 2011 sur les arrestations et détentions arbitraires réalisées par les autorités ivoiriennes durant cette violente crise, déclenchée par le refus de Laurent Gbagbo de reconnaître la victoire d'Alassane Ouattara à l'élection présidentielle de 2010.

"Cette vidéo remonte aux premiers jours après leur arrivée, l'ambiance était malsaine", déclarait alors à l'AFP le ministre des Droits de l'Homme, Gnénéma Coulibaly, assurant qu'ils ont ensuite été "bien traités".

Interrogé par la chaîne britannique BBC à sa sortie de prison en août 2013, Michel Gbagbo avait évoqué sa détention à Bouna.

"J'ai subi quelques mauvais traitements, mais c'était vraiment au tout début de cette rocambolesque histoire", déclarait-il en évoquant "des pompes, des insultes, des vexations, certains hommes de certaines confessions religieuses qui s'asseyent et vous font passer des interrogatoires".

De nombreux actes de violences ont été perpétrés au plus fort de cette crise politique de 2011, qui a fait au moins 3.000 morts.  

Le spectre d'une telle crise est dans toutes les têtes après le scrutin du 31 octobre 2020.

Au moins 80 personnes ont été tuées dans des violences liées à cette élection depuis l'annonce de la candidature d'Alassane Ouattara en août.

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