Attention aux publications montrant des "sérologies négatives" après "deux doses de vaccins Pfizer"

Attention aux publications montrant des "sérologies négatives" après "deux doses de vaccins Pfizer"

publié le mercredi 09 juin 2021 à 19h32

Des publications, partagées plusieurs milliers de fois sur Twitter et Facebook en un mois, montrent un dépistage d'anticorps négatif "après deux doses de Pfizer", sous-entendant que la vaccination n'induit pas la création d'anticorps contre le coronavirus Sars-CoV-2. Mais attention, il existe plusieurs types d'anticorps combattant le virus, et le test le plus ancien et le plus courant ne détecte pas les anticorps spécifiques fabriqués suite à l'injection d'un vaccin Pfizer, Moderna ou AstraZeneca. Explications."Les 2 doses de 'vaccin' n'ont pas créé d'anticorps contre le Covid après examen sérologique", affirment des internautes, partageant une capture d'écran d'un tweet montrant un dépistage négatif d'anticorps dirigés contre le coronavirus, publié par Denis Agret. Ce dernier est inscrit en médecine générale auprès du conseil départemental de l'Ordre de l'Hérault, selon le Conseil national de l'Ordre des médecins.

Certaines de ses affirmations ont déjà fait d'articles de vérification de la part de l'AFP (1, 2, 3).

Lui-aussi en conclut que ce résultat prouve l'absence d'anticorps contre le coronavirus.

Capture d'écran Facebook, prise le 09/06/2021Problème, ce dépistage ne prouve pas une absence d'anticorps après une vaccination. Un test ne détecte pas tous les anticorps existants contre le virus, mais uniquement un anticorps dirigé contre une "protéine virale" spécifique, c'est-à-dire contre une partie du virus lui-même, selon plusieurs chercheurs en virologie et en immunologie interrogés par l'AFP. Or si notre organisme fabrique toutes sortes d'anticorps lors d'une infection naturelle, les vaccins utilisés actuellement en France conduisent à la création d'un anticorps bien spécifique.

La structure du SARS-Cov-2, le coronavirus à l'origine du Covid-19 ( AFP / John SAEKI, Laurence CHU)Le test de dépistage"Le principe du dépistage c'est de montrer un morceau du virus et de vérifier si des anticorps vont s'accrocher dessus", détaille à l'AFP Etienne Simon-Lorière, virologue à l’Institut Pasteur. Il faut donc choisir une protéine virale, pour rechercher les anticorps correspondants (anti-protéine N ou anti-protéine S par exemple).

Sur la capture d'écran qui nous intéresse, il est indiqué qu'il s'agit d'un test "Roche", "Elecsys Anti Sars-Cov-2".

Capture d'écran Twitter prise le 9 juin 2021L'entreprise pharmaceutique suisse a bien commercialisé en avril 2020 un test de dépistage d'anticorps contre le Sars-Cov-2 qui porte la même dénomination : "Elecsys Anti Sars-Cov-2".

Il fonctionne en présentant une protéine N du virus, ou "nucléocapside", qui contient son ARN, c'est-à-dire le code nécessaire pour que le virus se multiplie. Le test sert donc à détecter la présence d'anticorps contre cette protéine, que nous appellerons "anti-N".

"Le test le plus facile et le moins coûteux, c'est celui contre la protéine N", précise à l'AFP Claude-Agnès Reynaud, immunologue et directrice de recherche au CNRS et directrice d'équipe à l'Institut Necker enfants malades.

Il est pertinent si l'on veut rechercher des traces d'une infection naturelle préexistante au coronavirus Sars-Cov-2, car les malades développent, entre autres, des anticorps "anti-N".

Encore faut-il attendre que l'organisme ait le temps de développer des anticorps : "suite à une infection, au bout de deux semaines en moyenne, disons entre 10 et 14 jours, on peut détecter des anticorps", explique Etienne Simon-Lorière. Par ailleurs, les anticorps finiront par disparaître de l'organisme avec le temps.

En revanche, ce test précis n'aurait pas de sens pour s'assurer qu'un vaccin Pfizer, Moderna ou AstraZeneca a bien "fonctionné".

Vaccins et anticorps anti-spiculeLes vaccins qui reposent sur la technologie de l'ARN messager comme le Pfizer ou le Moderna, et les vaccins "à vecteur viral" comme l'AstraZeneca ou Johnson & Johnson, entraînent une réaction des organismes qui vont générer des anticorps visant la protéine S du virus, plus communément appelée "spike" ou "spicule". Nous les appellerons "anti-S".

Mais ces vaccins ne sont pas conçus pour générer des anticorps anti-nucléocapsides ou "anti-N".

"Quand vous êtes infectés naturellement par le virus, vous avez à la fois des anticorps anti-nucléocapsides (anti-N, NDLR) et des anti-spicules. Mais quand on a été vacciné avec Pfizer, Moderna ou AstraZeneca, on n'a que des anticorps anti-spicules", insiste Liliane Grangeot-Keros, virologue et immunologiste membre de l'Académie nationale de pharmacie.

Présentation de la technologie des vaccins à ARN messager ( AFP / John SAEKI, Laurence CHU)Prenons l'exemple d'un patient ayant reçu sa deuxième dose de vaccin Pfizer il y a 15 jours, et qui n'a jamais été exposé au Sars-Cov-2: "si on choisit la protéine N, qui n'est pas présente dans la vaccination, on ne détectera pas d'anticorps", analyse Etienne Simon-Lorière. Il obtiendrait un résultat similaire à celui des publications virales qui nous intéressent.

La mention "dépistage par anticorps totaux" sur le test de dépistage partagé ajoute sans doute à la confusion, mais elle ne signifie pas du tout que le test détecte des anticorps contre plusieurs protéines virales différentes. Elle indique que le test est pensé pour repérer plusieurs classes d'anticorps, principalement des IgM et IgG, qui se relaient en quelque sorte dans la protection de l'organisme après une infection.

"Ceux qui apparaissent les plus rapidement sont les IgM et puis progressivement on va voir apparaître des IgG", détaille Etienne Simon-Lorière. "Il existe encore d'autres sous-classes (IgA par exemple), mais le principe de base reste le même", précise-t-il.

"Globalement on pourrait dire que quand un réactif met en évidence des anticorps totaux, il a plus de chances d'afficher des anticorps. Ce réactif est plus sensible", estime Liliane Grangeot-Keros.

Pour résumer, si un test de dépistage d'anticorps anti-N est réalisé par "anticorps totaux", il peut permettre de mettre en évidence entre autres des IgG et des IgM, mais tous dirigés contre la protéine N du virus.

Peut-on détecter les anticorps fabriqués après une vaccination Pfizer/Moderna/AstraZeneca ?Oui. En ayant recours à un test de dépistage qui va rechercher des anticorps anti-spicule, ou "anti-S". Ce test existe, et l'entreprise Roche en a bien développé un comme elle l'a confirmé à l'AFP.

Il s'agit du test "Elecsys Anti-SARS-CoV-2 S (pour "spike" ou "spicule")", a confirmé l'entreprise. L'autre test de dépistage, "Elecsys Anti-SARS-CoV-2, destiné à chercher des anticorps contre la protéine N, garde ce nom officiel", ajoute l'entreprise.

Si l'on ne peut pas l'affirmer avec certitude, il est donc possible que le test présenté sous le même nom sur les captures d'écran, pour peu qu'il ait bien été réalisé sur une personne ayant reçu deux doses du vaccin Pfizer, soit un test de détection d'anticorps anti-N et non anti-S.

"Le test de détection d'anticorps contre la protéine S est, à ma connaissance, plutôt utilisé en contexte hospitalier et réservé à des situations particulières, par exemples des cas graves comme des patients ayant subi des transplantations rénales ou qui bénéficient d'un traitement anti-cancer, et pours lesquels il est important de surveiller la réponse immunitaire", ajoute Claude-Agnès Reynaud.

Est-ce qu'il existe d'autres facteurs influant sur la réponse immunitaire ?Oui, à commencer par l'efficacité des vaccins elle-même. Il faut d'abord attendre que la production d'anticorps se fasse :

"Après une vaccination, c'est en général aussi autour de 2 semaines après la première doseque l'on peut détecter des anticorps. Après la deuxième dose, on observe généralement une augmentation du titre, c’est-à-dire de la quantité d'anticorps circulant dans le sang", détaille Etienne Simon-Lorière. "Après la première vaccination les effets restent modestes, il faut entre une et deux semaines après la deuxième injection pour atteindre un plein niveau de protection", estime Claude-Agnès Reynaud.

De plus, les vaccins ne sont pas efficaces à 100%. Prenons le cas du vaccin Pfizer ou du vaccin Moderna, dont les efficacités se situeraient autour de 94-95% selon des études cliniques : "c'est déjà inespéré, mais 5 ou 10% de réponse insuffisante, sur des centaines de millions ou un milliard de personnes vaccinées, ça va faire du monde. Vous aurez toujours un individu qui peut générer ce type de résultats", insiste Claude-Agnès Reynaud.

"Comme pour tous les vaccins il y a une petite fraction de la population qui répond plus ou moins bien, et avec la deuxième dose ça se réduit encore plus", abonde Etienne Simon-Lorière. "Heureusement c'est une situation assez rare: ça peut-être le résultat d'un fond génétique particulier, ou d'une immunodéficience liée à une pathologie".

En revanche il est peu probable que l'on détecte une immunodéficience chez une personne parce qu'elle ne développerait pas d'anticorps après une vaccination : "c’est rarissime que les gens aient une immunodéficience qu'ils ne connaissent pas à l’âge adulte, ou il faudrait qu'elle vienne de se déclencher pour des motifs infectieux ou médicamenteux non connus ou non maîtrisés", juge Claude-Agnès Reynaud.

Et il reste des zones grises dans l'étude des réponses immunitaires de l'organisme.

"Tout n'est pas totalement compris là-dessus, il y a aussi d'autres hypothèses qui sont étudiées. Par exemple des patients qui auraient un système immunitaire très actif, et dont la réponse immunitaire innée va être tellement forte que le virus va être détruit, avant que l'organisme mette en route la machinerie de production d'anticorps", explique Etienne Simon-Lorière.

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