Attention aux conclusions attribuées à cette étude pré-clinique de l'institut Pasteur sur l'ivermectine

Attention aux conclusions attribuées à cette étude pré-clinique de l'institut Pasteur sur l'ivermectine

publié le jeudi 19 août 2021 à 13h20

Un billet de blog temporairement hébergé sur Mediapart prétend que l'institut Pasteur aurait reconnu l'ivermectine, médicament antiparasitaire, comme capable "d'éradiquer tout le matériel génétique du sars-cov-2" chez "certaines personnes" le 12 juillet. Mais l'étude pré-clinique publiée ce jour-là par des chercheurs de l'institut conclut, à l'inverse, que l'ivermectine "n'a pas limité la réplication virale" du virus, bien qu'elle ait aidé à atténuer certains symptômes du Covid chez des hamsters infectés. Une étude pré-clinique n'est en outre "pas suffisante pour envisager un usage médical dans le cadre de la crise sanitaire", a souligné l'Institut Pasteur auprès de l'AFP. Il faudrait que ces conclusions se confirment dans des essais cliniques de grande ampleur chez l'humain pour le concevoir, pointent deux experts."L'Institut Pasteur reconnaît l'efficacité de l'ivermectine : une seule prise pourrait chez certaines personnes éradiquer tous le matériel génétique du sars covid-19 (sic) ", peut-on lire sur une capture d'écran partagée au total plus de 6.000 fois sur Facebook depuis le 11 août (1, 2, 3, 4, 5). "Une seule dose de l'ivermectine est capable in vitro d'éradiquer tout le matériel génétique du sars-cov-2 en 48h", poursuit le texte viral.

"Soignez-les gens purée", commente un internaute qui partage cette image, tandis qu'un autre assure "qu'on interdit aux médecins de soigner pour mieux nous forcer à nous injecter les vaccins".

Un billet de blog dépubliéCette capture d'écran a été réalisée à partir d'un billet, publié le 10 août 2021 sur la partie "blog" de Mediapart, et non par des journalistes du site d'information. Mais le 13 août, son auteur a annoncé "quitter Mediapart" après la dépublication du billet par "la rédaction de Mediapart" car il "ne respectait pas la Charte de participation du site".

Une version archivée du billet, sauvegardée sur WaybackMachine le 10 août, reste cependant disponible. On y lit que " l'ivermectine est désormais scientifiquement reconnu comme médicament efficace, en prophylaxie et pour le traitement de Covid-19 par des chercheuses de l'institut Pasteur en France". "Les résultats de leurs études ont été publiés dans la revue EMBO Moléculaire Médecine le 12 juillet 2021, c'est donc récent", précise la publication.

Pour l'auteur du billet, c'est la preuve que "l'intervention du 12 juillet dernier " d'Emmanuel Macron "était un gros coup de bluff pour liquider le stock de vaccins qui a coûté une fortune aux contribuables".

Capture d'écran prise sur WaybackMachine le 20/08/2021"Pas d'effet antiviral de l'ivermectine"L'ivermectine est un médicament - à usage vétérinaire et humain - utilisé contre des parasites, comme la gale, la cécité des rivières (onchocercose) ou encore les poux. Ce traitement, peu coûteux et qui a l'avantage de présenter peu d'effets indésirables, est très utilisé dans les zones du monde touchées par les infestations parasitaires.

Depuis le début de la crise sanitaire, des études ont été conduites pour voir si ce médicament, connu pour sa capacité à limiter la réplication de certains virus comme celui de la fièvre jaune, pourrait également aider à lutter contre le Covid-19.

Récemment, l'Institut Pasteur a communiqué sur les résultats d'une étude pré-clinique sur l'ivermectine pour lutter contre le Covid-19, publiés le 12 juillet dans EMBO Molecular Medicine, une revue scientifique évaluée par les pairs.

Les chercheurs de l'institut Pasteur cherchaient à voir, dans ces travaux, si des hamsters infectés par le sars-cov-2 développaient moins de symptômes de la maladie en étant traités avec de l'ivermectine. Ils ont notamment regardé si la molécule pouvait diminuer la charge virale du virus, c'est-à-dire limiter sa réplication dans l'organisme.

"Les scientifiques ont observé que la prise d'ivermectine est associée à une limitation de l'inflammation des voies respiratoires et des symptômes qui en découlent" sur ces animaux, explique l'Institut Pasteur dans un communiqué paru le 12 juillet mais "les résultats ne montrent pas d'effet de la molécule sur la réplication virale du sars-cov-2".

Guilherme Dias de Melo, un auteur de l'étude le reconnaît lui-même : "De manière surprenante, nous avons observé que le traitement à l'ivermectine n'a pas limité la réplication virale, les modèles traités et non traités présentaient des quantités similaires de charge virale dans la cavité nasale et dans les poumons. Nos résultats révèlent que l’ivermectine possède un effet immunomodulateur et non antiviral".

Capture d'écran du communiqué de l'institut Pasteur prise le 17/08/2021 Capture d'écran prise le 17/08/2021"Les auteurs de ces travaux concluent que l'ivermectine ne diminue pas la multiplication et la réplication virale du virus dans l'organisme des hamsters mais modifie les conséquences de l'invasion virale et atténue l'arrivée de symptômes", a expliqué le 17 août à l'AFP Bernard Bégaud, directeur de l'unité de pharmaco-épidémiologie de l'INSERM.

Cette étude a mis en avant un effet de la molécule pour limiter l'apparition des symptômes chez les hamsters traités et réduire le risque de perte d'odorat. Mais "la méthodologie utilisée dans cette étude pré-clinique ne permet absolument pas de dire combien de temps l'ivermectine met pour agir", souligne l'institut Pasteur.

Des résultats qui ne sont pas transposables pour l'homme à ce stadeSi cette étude a été largement relayée sur les réseaux sociaux, les experts interrogés appellent également à être prudent, en rappelant que les conclusions d'une étude pré-clinique conduite sur un très petit échantillon animal ne peuvent pas être transposées à l'homme.

"Ces résultats ont été obtenus dans le cadre d'une étude pré-clinique. Une étude pré-clinique n'est pas suffisante pour envisager un usage médical dans le cadre de la crise sanitaire", a souligné l'institut Pasteur auprès de l'AFP le 16 août.

"On ne peut pas en conclure que l'ivermectine fonctionne pour l'homme alors qu'elle a été testée sur 36 hamsters. Pour comparer, les études sur les vaccins ont été conduites sur des milliers de participants, autour de 30.000 en essai clinique", a noté le 17 août auprès de l'AFP l'épidémiologiste Thibault Fiolet.

Pour envisager un usage de l’ivermectine, "seule ou en association avec d’autres molécules" dans le cadre de la crise sanitaire, il serait "essentiel que des essais cliniques chez l'homme soient menés à terme", abonde l'institut Pasteur auprès de l'AFP, afin de "mieux comprendre les effets de l’ivermectine sur la présentation clinique, sur la charge virale et sur l’inflammation".

Pour le pharmacologue Bernard Bégaud, ces résultats sont cependant "intéressants", car ils "montrent qu'à des concentrations qui pourraient être non toxiques chez l'homme, cet antiparasitaire pourrait prévenir un certain nombre de symptômes".

Car si des études réalisées in vitro avaient déjà montré un "effet potentiel de cette molécule" pour le Covid, la concentration à laquelle l'ivermectine présentait un effet thérapeutique était "35 fois plus haute que le pic de concentration obtenu après l’administration de la dose orale recommandée chez l’homme pour le traitement antiparasitaire habituel", a expliqué en avril la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT).

Une scientifique utilise un microscope en Italie en 2020 ( AFP / Andreas Solaro)"Il faut faire attention aux études in vitro, qui ne sont même pas réalisées sur des animaux mais en cultures cellulaires, car si un effet peut paraître extrêmement prometteur, comme c'était le cas de l'hydroxychloroquine, les concentrations qui se révèlent efficaces in vitro ne sont souvent pas atteignables chez l'homme sans toxicité avérée", rapporte Bernard Bégaud.

Or, les résultats de cette étude montrent que dans des concentrations assimilables pour l'homme, l'ivermectine pourrait être "considérée comme un agent thérapeutique encourageant contre la Covid-19, sans impact sur la réplication du sars-cov-2 mais soulageant l'inflammation et les symptômes qui en découlent", note l'institut Pasteur.

"Il faudrait maintenant l'utiliser chez un échantillon important de malades lorsqu'il y a une infection en protocolisant : c'est-à-dire en conduisant un essai clinique pour voir si un groupe traité avec de l'ivermectine verrait ses symptômes atténués par rapport à un groupe traité normalement, comme on prend aujourd'hui en charge les patients", détaille Bernard Bégaud.

Des études en cours

Si plusieurs études sur l'utilisation de ce médicament dans le cadre de la crise sanitaire ont été menées depuis l'apparition du nouveau coronavirus, nombre d'entre elles présentent des "limites méthodologiques", a souligné en avril l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Les essais menés à ce stade ne permettent pas de déterminer si l'ivermectine est efficace ou non tant ils ont de faiblesses méthodologiques.

"La grande majorité sont soit des prépublications non validées par leurs pairs soit, quand elles sont publiées, des études ayant des biais méthodologiques rendant les résultats difficilement interprétables et ne permettant pas de tirer des conclusions", pointe ainsi la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT).

Récemment, l'une des principales études qui concluait que le risque de forme grave était atténué par ce médicament pour le Covid a été dépubliée en raison de ""préoccupations éthiques", rapportait en juillet le Guardian.

L'ANSM a refusé une demande de Recommandation Temporaire d'Utilisation (RTU) pour ce médicament dans le cadre du Covid en avril, en expliquant ne pas pouvoir "présumer d’un rapport bénéfice/risque favorable de l'ivermectine en traitement curatif ou en prévention Covid-19". Cette décision va dans le sens d'un avis rendu par le Haut Conseil de la Santé Publique qui ne recommande pas non plus l'utilisation de cette molécule dans le cadre de la crise sanitaire en dehors d'essais cliniques.

L'Agence européenne des médicaments (AEM) et l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) déconseillent de la même façon d'utiliser l'ivermectine pour traiter le Covid en dehors des essais cliniques, en "attendant que davantage de données soient disponibles".

Dans un rapport publié le 28 juillet, la Cochrane, organisation spécialisée dans les synthèses des revues de littérature sur la recherche médicale, note cependant que, si elle n'a pas trouvé de "données probantes" sur l'usage de ce médicament pour le Covid à ce jour en étudiant les résultats de "14 études avec 1.678 participant ","la base de données probantes est limitée" et que l'"évaluation de l'ivermectine se poursuit dans 31 études en cours".

Aux Etats-Unis, l'agence du médicament, la FDA met en garde les internautes contre l'utilisation de l'antiparasitaire pour le Covid sur une page dédiée en affirmant que "prendre des doses importantes de ce médicament est dangereux et peut créer de graves dommages" .

Capture d'écran du site fda.gov prise le 19/08/2021L'ivermectine est néanmoins autorisée comme traitement pour le Covid dans plusieurs pays, comme en Bolivie ou en Afrique du sud, ainsi qu'en Europe; en Bulgarie, en République tchèque et en Slovaquie.

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