Attention aux comparaisons hâtives entre les biscuits "Mains d’Anvers" et une pratique barbare de la colonisation belge au Congo

Attention aux comparaisons hâtives entre les biscuits "Mains d’Anvers" et une pratique barbare de la colonisation belge au Congo

publié le mercredi 07 avril 2021 à 17h36

Deux tweets partagés plusieurs centaines de fois établissent une relation entre les biscuits en forme de main typiques de la ville d'Anvers, et une pratique employée sous la colonisation belge du Congo, qui consistait à couper les mains de ceux qui "n’atteignaient pas leur quota de collecte de caoutchouc".  Il n'existe aucun lien avéré entre ces pâtisseries et les violences infligées pour terroriser et soumettre la population, ont expliqué des historiens à l'AFP.

"Pendant 52 ans au Congo, les fonctionnaires belges ont coupé les mains des Congolais ou celles de leurs enfants s'ils n'atteignaient pas leur quota de collecte de caoutchouc pour la journée. Des friandises 'mains en chocolat' sont vendues aujourd'hui. Si vous ne trouvez pas cela DIABOLIQUE, je ne sais pas quoi vous dire", s'indigne un internaute dans un tweet en anglais, accompagné de photos juxtaposées d’un jeune Congolais aux mains coupées et des fameuses mains d’Anvers en chocolat. 

Capture d'écran faite le 13/04/2021 sur Twitter

Ce tweet a été partagé près de 9500 fois et "aimé" plus de 17 000 fois depuis sa publication, le 29 mars 2021. Un tweet similaire a été relayé près de 5 000 fois et aimé plus de 4 700 fois depuis le 23 février. Des internautes s'indignent également de ce qui semble être une célébration de la colonisation sur Facebook. 

Sous la colonisation du roi Léopold II du Congo a effectivement eu cours une pratique consistant à couper les mains de villageois, essentiellement pour terroriser et inciter à accélérer les rendements ou pour justifier de l’usage des balles, selon les historiens.  Mais cette pratique barbare n'a pas de lien avéré avec les "Antwerpen Handjes", les Mains d'Anvers. Ces pâtisseries, créées en 1934 à l'occasion d'un concours culinaire, sont une référence au symbole de la ville d'Anvers qui remonte au Moyen-Age.

Un symbole qui date du XIIIème siècle

Au XIIIème siècle, la ville flamande Anvers était un port important grâce au fleuve Escaut (Schelde, en néerlandais), par lequel transitaient les marchandises. 

Comme l'explique le site gouvernemental Focus on Belgium, la légende voulait que le géant Druoon Antigoon demandât à chaque marin traversant Anvers sur l'Escaut de fournir un droit de passage et punisse les récalcitrants en leur coupant une main. Mais un marin plus audacieux que les autres aurait affronté le géant, serait parvenu à lui couper une main et l'aurait ensuite jetée dans le fleuve.

Cette légende a d'ailleurs donné son nom flamand à la ville : Antwerpen, de "hand werpen", qui signifie en néerlandais "jeter une main". 

Cette légende date du Moyen-Âge, bien avant la colonisation du Congo, a expliqué à l'AFP l'équipe du site de vente des pâtisseries anversoises, "Antwerpse Handjes", qui a confirmé que les tweets cités plus haut étaient incorrects.

"La première apparition de ces mains date de 1239, alors qu'elles étaient déjà présentes sur les armoiries de la ville. Des recherches historiques montrent que la main a été choisie comme un symbole du droit acquis de la cité à faire du commerce via l'Escaut, sans payer de droit de passage", ont indiqué les animateurs du site.

Les armoiries de la ville d'Anvers. Capture d'écran réalisée sur le site des drapeaux du monde cyberflag.net

En 1934, l'association des confiseurs d'Anvers a organisé un concours destiné à définir une spécialité culinaire de la ville, afin de remercier les visiteurs, est-il raconté sur le site du musée MAS d'Anvers (en néerlandais). "Il est possible que la crise économique et la nécessité de trouver une nouvelle source de revenus aient également stimulé l'invention du nouveau biscuit", explique le site du musée.

"Au moins six candidats ont eu l'idée de créer un biscuit en forme de main", a indiqué l'équipe d'Antwerpen Handjes à l'AFP. Le projet gagnant fut celui de Jos Hakker.  Cet pâtissier néerlandais fut plus tard déporté par les Nazis, en 1942, avant de s'enfuir et de s'engager dans la résistance, comme l'explique le site de la Kazerne Dossin, à Malines (Flandre), où Jos Hakker fut un temps enfermé. 

Les Mains d'Anvers sont depuis devenues l'une des spécialités les plus connues de la ville. 

Entrée du port d'Anvers, le 17/01/2018 (AFP / Emmanuel Dunand)

Bien que la pâtisserie ait été créée durant la période de la colonisation,  la main était donc déjà le symbole d'Anvers depuis longtemps lorsque le roi Léopold II devint roi du Congo, en 1885. Le pays était alors la propriété personnelle du souverain belge. En 1908, le Congo fut légué à l'Etat belge. Le Congo-Kinshasa devint indépendant 1960 - et portera ensuite les noms de Zaïre et de République démocratique du Congo. 

Les historiens estiment que plusieurs millions de personnes ont péri au Congo sous le règne de Léopold II. L'histoire de cette colonisation a notamment été racontée par David Van Reybrouck dans son ouvrage Congo. Une histoire et par l'Américain Adam Hochschild dans Les fantômes du roi Léopold. 

L'AFP a interrogé ce dernier le 2 avril 2021 sur la pratique consistant à couper les mains durant la colonisation belge. Cette pratique existait bien, a confirmé Adam Hochschild, cependant, "le principe n'était pas de couper les mains des personnes qui ne remplissaient pas leur quota de caoutchouc (ce qui aurait rendu la collecte de caoutchouc encore plus difficile)". "L’origine de cette pratique était plutôt liée au fait que les soldats congolais enrôlés dans l'armée de Léopold étaient souvent tenus par leurs officiers blancs de couper les mains de tout 'rebelle' qu'ils tuaient - pour prouver qu'ils n'avaient pas gaspillé une balle, ou, pire encore, qu'ils l'avaient gardée pour l'utiliser lors d'une mutinerie (ce qui était fréquent)", a expliqué l'historien par e-mail. 

Si les corps des personnes tuées n'étaient pas retrouvés, les soldats "coupaient parfois une main d'une personne vivante pour avoir quelque chose à montrer à leurs officiers ; d'où ces photos d'atrocités prises par les missionnaires. Il s'agit là de l'origine principale et bien documentée de cette pratique", a précisé Adam Hochschild, "mais il est  possible que le tranchage de mains ait également été utilisé comme punition par les soldats et les fonctionnaires coloniaux à d'autres moments". 

Dans son  Histoire générale du Congo (Ed de Boeck & Larcier, département Duculot 1998), l'historien congolais Isidore Ndaywel è Nziem cite les récits de pasteurs suédois, américains et d'un médecin belge, témoins de ces atrocités. Il écrit : "On pourrait s'interroger longuement sur l'origine de la pratique des mains coupées. On aura beau noter que la justice autochtone pratiquait la mutilation pour empêcher le voleur de recommencer son exploit. La vérité est que les mutilations massives ont incontestablement été une innovation de l'ordre colonial. Celui-ci a imposé ces mutilations pour une question de comptabilité, afin que le Blanc ait, au retour des expéditions, la justification du nombre de balles non rapportées par ses guerriers. L'excès de zèle des sentinelles fit le reste. On ne mutilait pas seulement les morts mais aussi les vivants, pour tricher et garder pour soi quelques cartouches pour la chasse. Le nombre de mains coupées servait aussi de trophée de guerre". 

David Van Reybrouck décrit la même pratique dans son livre cité ci-dessus (Congo. Une histoire, page 111, Ed Actes sud, 2012) et précise que : "Les mains étaient fumées au-dessus d’un feu de bois, comme on le fait aujourd’hui encore pour des produits alimentaires, afin d’éviter qu’elles ne pourrissent. Le percepteur ne voyait son chef qu’à plusieurs semaines d’intervalle, d’où cette pratique. Lorsqu’il lui rendait compte de ses activités, il devait présenter les pièces justificatives, ses 'notes de frais'". 

Il est cependant peu probable que cette pratique soit à l'origine des pâtisseries d'Anvers, puisqu'elle était "strictement niée par le roi Léopold et les autorités coloniales belges à l'époque, et n'aurait sûrement pas été célébrée en Belgique", a estimé Adam Hochschild. 

Le roi Baudouin de Belgique au Congo le 18 décembre 1959. Des manifestations ont éclaté à l'aéroport où certains réclamaient "l'indépendance immédiate" et "la libération immédiate de Lumumba" (figure de l'indépendance), alors que d'autres criaient "vive le roi".
(Archives AFP )

Cette association entre la colonisation et les mains d'Anvers daterait de plusieurs années, selon Leen Beyers, conservateur au MAS. Interrogé par l'AFP le 7 avril 2021, il date cette confusion de la diffusion en 2003 du documentaire "White King, Red Rubber, Black Death", du réalisateur britannique Peter Bate. 

Ce documentaire illustrait ce lien "en montrant l'historien Elikia M'Bokolo assis à une table dans un café d'Anvers et regardant une des Mains d'Anvers en chocolat". "Cette association visuelle est très forte et il est compréhensible que les réalisateurs aient choisi cette image en 2003. Mais en réalité, il n'y a pas de lien direct entre ce biscuit et l'histoire coloniale", a estimé Leen Beyers. 

Interrogé par l'AFP le 9 avril 2021, Elikia M'Bokolo a déclaré à l'AFP que s’il était difficile de connaître l’origine de la pâtisserie, les Mains d'Anvers pouvaient tout de même être perçues comme "une célébration" d'une pratique qui consistait "à considérer les mains coupées comme des trophées”. 

L’historien a également regretté "la posture de négation" qui a longtemps perduré en Belgique concernant les atrocités commises pendant la période coloniale au Congo, "un vrai problème moral et juridique qu'il faut clarifier". "A l'époque les Congolais n'étaient pas considérés comme des humains mais comme des animaux", a-t-il ajouté, évoquant notamment l'exposition universelle de Bruxelles en 1897, au cours de laquelle 267 Congolais ont été exhibés au public dans le parc de Tervuren.

La colonisation belge du Congo revient régulièrement dans l'actualité. Ainsi, le musée de Tervuren consacré à l'Afrique a rouvert en 2018, après cinq années de rénovation dédiées à corriger les biais de son exposition permanente, considéré comme un vestige du passé colonial. 

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