Attention à cette vidéo sur les thromboses liées à la vaccination anti-Covid

Attention à cette vidéo sur les thromboses liées à la vaccination anti-Covid

publié le mardi 31 août 2021 à 17h46

"La majorité des gens" développerait des caillots sanguins après la vaccination contre le Covid, selon deux médecins apparaissant dans une compilation de vidéos très partagée sur Facebook. Ils affirment avoir relevé des "taux de D-dimères", marqueurs possibles de thromboses, chez "plus de 60%" de leurs patients. Cependant, les expériences sur lesquelles ils fondent leurs raisonnements ne respectent aucune méthodologie scientifique, ont indiqué trois experts à l'AFP. Par ailleurs, selon le Groupe Français d'études sur l'Hémostase et la Thrombose (GFHT), "l'augmentation des D-dimères n’est pas spécifique des thromboses"."On veut vous vacciner ? Montrez cette vidéo à celui qui vous demande cela", énonce la description d'une vidéo de neuf minutes partagée sur la plateforme de vidéos Odysee le 23 août où elle a été vue plus de 38.000 fois, dans laquelle figure est un montage incluant les interventions de deux médecins avançant que la vaccination anti-Covid engendre des caillots sanguins chez plus de la majorité des personnes ayant reçu une injection.

Cette vidéo a été reprise dans une publication partagée près de 3.600 fois sur Facebook entre le 24 et le 31 août, depuis supprimée, et apparait toujours, relayée quelques centaines de fois, sur ce réseau social (par exemple ici).

Les affirmations qui y apparaissent, relayées à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux dans plusieurs pays, ont déjà fait l'objet de plusieurs articles de vérifications de l'AFP ces dernières semaines (ici, ici).

Dans le premier extrait vidéo, Charles Hoffe, un médecin canadien, s'adresse à cinq autres intervenants qui participent à une visioconférence, et relate les résultats d'une expérience visant à détecter les caillots sanguins qu'il affirme avoir menée chez ses patients.

"Comment diable pouvons-nous savoir si la personne a coagulé ? Le seul moyen est de faire une analyse de sang appelée le D-dimère (...) un test sanguin qui montrera un caillot récent" après une vaccination anti-Covid, commence-t-il. Il explique avoir demandé à ses patients de réaliser ces tests, et avoir découvert "62%" de D-dimères parmi le total des tests réalisés.

"Les soi-disant experts ne cessent de nous dire que les caillots sont rares. Les gros caillots sont rares, mais les petits se produisent clairement chez la majorité des gens, 62%", poursuit-il.

"Les effets secondaires fréquents de la vaccination qui sont des maux de tête, nausées, vertiges, fatigue, pourraient tous être des signes de thrombose cérébrale au niveau capillaire" causés par "des milliers et des milliers de minuscules petits caillots dans votre cerveau qui ne se verront pas au scanner", précise-t-il encore.

Capture d'écran Facebook réalisée le 31/08/21Dans le deuxième extrait, c'est Sucharit Bhakdi, un microbiologiste retraité anciennement affilié à l'université Johannes Gutemberg en Allemagne, qui s'exprime lors d'une sorte de conférence, faisant face à d'autres interlocuteurs.

"Il existe une analyse toute simple qui doit être faite (...) : les D-dimères, vous devez exiger cet examen", commence-t-il.

Il explique ensuite qu'un de ses "collègues d'Allemagne" lui a relaté avoir réalisé une expérience similaire à celle détaillée par le docteur Hoffe, analysant les taux de D-dimères chez des personnes vaccinées "avec le vaccin AstraZeneca et ceux à ARNm".

Sucharit Bakhdi explique ensuite que "plus de 60%" de D-dimères ont été enregistrées selon cette expérience chez les patients vaccinés, qu'ils présentent ou non des effets secondaires après la vaccination.

"Toute substance (comme le vaccin, ndlr) qui déclenche la coagulation du sang ne doit pas être administrée", conclut-il, ajoutant : "si quelqu'un dit 'je veux vraiment être vacciné parce que j'ai peur de ce virus et on m'a expliqué la possibilité que mon sang coagule dans mes veines, mais je veux quand même me faire vacciner, alors c'est acceptable".

Sucharit Bhakdi explique aussi avoir proposé qu'un "consortium international", composé de "50 médecins" puisse réaliser les mêmes expériences concernant l'analyse des D-dimères.

Capture d'écran Facebook réalisée le 31/08/21Enfin, dans la dernière partie de la vidéo, le Dr. Hoffe apparaît à nouveau, cette fois s'adressant à une présentatrice, pour détailler une nouvelle fois son expérience, en appelant à refuser la vaccination, affirmant qu'avec "chaque injection successive, les dommages s'ajouteront encore et encore".

Un taux de D-dimères peut être élevé pour plusieurs raisonsPourtant, des spécialistes ont unanimement expliqué à l'AFP que des expériences telles que celles relatées par le docteur Hoffe et Sucharit Bhakdi n'ont aucune valeur scientifique. Pour soutenir que les cas de caillots sanguins, aussi appelés thromboses, ne sont pas rares chez les vaccinés, le Dr. Hoffe s'appuie sur des analyses du taux de D-dimères de ses patients prélevés "dans la semaine après leur injection vaccinale". L'ami de Sucharit Bhakdi les aurait lui analysées "la semaine avant et après" leur vaccination.

"Les D-dimères sont des produits de la dégradation de la fibrine des caillots, avait expliqué le 15 juillet à l'AFP Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, présidente de la Société Française de Médecine Vasculaire. Donc quand on a un caillot de sang, on peut avoir des D-dimères circulant à un taux significatif qui peuvent être mesurés". Pour cette raison, un dosage de D-dimères, qui s'effectue par un prélèvement sanguin, peut être prescrit par un spécialiste lorsqu'il suspecte la présence d'un caillot sanguin.

Seulement, "ce n'est pas parce que l'on a un taux de D-dimères élevé que l'on a une thrombose", nuançait le 20 juillet auprès de l'AFP le Dr Nicolas Gendron, médecin au service d'hématologie de l'hôpital Georges-Pompidou. "Si le taux de D-dimère est en-dessous d'un seuil significatif, ça veut dire qu'il n'y a pas de trace d'activation de la coagulation chez la personne, et on peut exclure la thrombose d'un diagnostic. Mais si le taux de D-dimères est élevé, cela ne veut pas dire qu'il y a une thrombose, cela veut dire que la suspicion n'est pas levée et qu'il faudra faire des examens complémentaires, comme un scanner, pour le confirmer", poursuivait-il.

En d'autres termes, un patient qui fait une thrombose aura très probablement un taux de D-dimères élevé mais un patient présentant un taux de D-dimères élevé n'aura pas nécessairement une thrombose.

Car "l'augmentation des D-dimères n'est pas spécifique des thromboses", précisait le 19 juillet à l'AFP le Groupe de la Société Française d'Hématologie (GFHT). Les D-dimères "augmentent avec l’âge, chez les femmes enceintes et dans de nombreuses situations pathologiques comme les infections bactériennes ou virales même bénignes", note le GFHT.

C'est pourquoi le taux de D-dimères au-dessus duquel des examens complémentaires sont nécessaires est généralement plus élevé chez des patients âgés. Il faudrait ainsi connaître les seuils fixés par le Dr Hoffe ainsi que par le "collègue" allemand de Sucharit Bhakdi pour estimer qu'un taux de D-dimères observé chez un de ses patients est considéré comme significativement élevé.

Par ailleurs, même si un taux de D-dimères était élevé chez des patients vaccinés, cela ne serait pas forcément un signal inquiétant. "Lorsque vous vous faites vacciner, il y a souvent une inflammation : on a un peu de fièvre, des courbatures donc ça traduit une réaction de l'organisme qui est heureuse puisqu'elle prouve que le vaccin fonctionne", précisait Marie-Antoinette Sevestre-Pietri. "Or une réaction inflammatoire va entraîner un taux de D-dimères élevé mais ça ne signifie pas qu'il y aura une thrombose pour autant". "A ce jour, aucune donnée scientifique ne permet de prédire un effet délétère d’une augmentation isolée des D-dimères", attestait le GFHT.

"Dire qu'il y a un taux de D-dimères élevé dans une période où il y a un syndrome inflammatoire accompagnant la réaction immunitaire vaccinale ne veut rien dire, sauf si le Dr Hoffe montrait qu'il y a des D-dimères à des taux très élevés. Or là, il ne donne pas de chiffres", soulignait de son côté le professeur d'hématologie à l'hôpital George Pompidou David Smadja, interrogé par l'AFP le 20 juillet.

Concernant les maux de tête, nausées, vertiges, fatigue et autres effets secondaires du vaccin, qui seraient, selon le Dr Hoffe, de potentiels signes de "thrombose cérébrale au niveau capillaire", les spécialistes affirment là encore que rien ne permet d'appuyer cette thèse. Ces symptômes, "très banals", ne sont pas caractéristique de thromboses, réfute Marie-Antoinette Sevestre-Pietri, avant de souligner : "Si ces thromboses cérébrales ne sont pas visibles et qu'il n'y a pas de signe clinique très spécifique, comment le Dr Hoffe peut-il dire qu'elles existent dans le cerveau?"

Un manque de rigueur scientifiqueDe plus, soulèvent les spécialistes interrogés, les expériences comme celles menées par le Dr Hoffe ou le docteur allemand ne détaillent aucun protocole scientifique. Le médecin canadien explique simplement avoir "recruté des patients" de son cabinet, sans préciser combien, ni dans quelles conditions les tests ont été effectués pour obtenir "62% de résultats positifs de D-dimères élevés". Il qualifie lui-même ses résultats de "préliminaires". Sucharit Bhakdi fait part de son côté de "plus de 60%" parmi les résultats, sans préciser combien de patients ont été inclus dans les recherches, ni les conditions de celles-ci.

Les expériences relatées ne sont ainsi "pas une étude scientifique, et ne relèvent pas de l''evidence-based medicine' (la médecine basée sur des preuves). Aucun crédit ne peut donc être accordé à ces résultats", estime le GFHT.

"On ne sait pas comment l'échantillon de patients a été choisi : s'il a pris 6 patients de son cabinet qui ont plus de 75 ans, ils auront forcément un taux de D-dimères élevé... La méthode scientifique utilisée n'est pas décrite et les résultats ne sont pas publiés", confirme la présidente de la Société Française de Médecine Vasculaire.

Etudes, essais, traitements...: beaucoup, beaucoup de choses circulent sur les réseaux sociaux à propos du #Covid_19On vous donne quelques clés pour tenter de vous y retrouver #AFP ⬇️ pic.twitter.com/CdZpfoXrmy

— AFP Factuel (@AfpFactuel) July 20, 2021 A l'inverse, une étude italienne de juin 2021 relue par les pairs et portant sur le suivi de 30 patients ayant reçu une première, puis une seconde dose de Pfizer-BioNTech conclut qu'il n'y a pas d'augmentation du taux de D-dimères, ni aucun autre signe d’activation de la coagulation chez les personnes vaccinées.

Dr. Charles Hoffe et Sucharit BhakdiLe premier des deux intervenants, le Dr Charles Hoffe est un médecin de famille dans le village de Lytton, en Colombie-Britannique, au Canada. Il a déjà reçu des mesures disciplinaires des autorités sanitaires de cette province canadienne après avoir établi sans apporter de preuves un lien entre le vaccin anti-Covid de Moderna et l'apparition de troubles neurologiques chez des patients vaccinés, rapporte le site Vision Time.

Le deuxième intervenant, Sucharit Bhakdi, est un microbiologiste retraité et ancien professeur de l'université Johannes Gutenberg de Mayence en Allemagne, dont plusieurs affirmations liées à la pandémie et à la vaccination ont déjà fait l'objet de vérifications par le média américain USA Today, le site de fact-checking italien Facta ou encore l'AFP (ici ou là).

Son ancien département de l'université Johannes Gutenberg avait annoncé en octobre 2020 "prendre ses distances avec les positions adoptées par M. Bhakdi" au sujet du Covid-19. En juillet 2021, la maison d'édition avec laquelle il avait publié un livre sur la pandémie intitulé "Corona unmasked", a elle aussi pris ses distances avec Sucharit Bhakdi, en réaction à des propos antisémites tenus par ce dernier.

Thromboses et vaccination anti-CovidDans la vidéo, les intervenants assurent que les risques de thromboses concernent les vaccins anti-Covid de manière générale. Pourtant, les rares cas de thromboses majoritairement observés chez des personnes jeunes ne portent que sur les vaccins d'AstraZeneca et Janssen, limités depuis mi-mars aux plus de 55 ans en France.

En avril, l'Agence européenne du médicament (EMA) a indiqué que les caillots sanguins devaient être répertoriés comme un effet secondaire "très rare" de ces deux vaccins à vecteur viral, mais ce n'est pas le cas pour les vaccins à ARN messager de Moderna et Pfizer/BioNTech. L'EMA a reconnu "un lien possible" entre les vaccins d'AstraZeneca et Janssen et "de très rares cas de caillots sanguins inhabituels associés à des plaquettes sanguines basses", tout en estimant dans les deux cas que les bénéfices l'emportent sur les risques. Pour le vaccin AstraZeneca, l'agence estimait en avril le risque de tels caillots à 1/100 000.

De plus, les hématologues interrogés par l'AFP tiennent à rappeler que le Covid-19 favorise les risques de thrombose veineuse cérébrale, une conséquence de la maladie souvent occultée. Une étude publiée en avril par l'université d'Oxford conclut même que le risque de développer un caillot de sang cérébral serait 10 fois plus élevé après avoir contracté la maladie qu'après une injection anti-Covid.

Sur plus de 7,7 millions de doses d'AstraZeneca injectées, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) recensait au 19 août, date de son dernier point de situation, 65 cas rapportés de thrombose atypique, dont 14 décès.

Concernant l'ensemble des quatre vaccins autorisés en France, elle note dans son dernier point de surveillance du 15 juillet que "depuis le début de la vaccination, 44.587 cas d’effets indésirables ont été analysés", la majorité étant "non graves", sur "plus de 83.586.000 injections réalisées".

( AFP / )

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